VUE sur L’Europe*

La phrase
"L’exception culturelle française est morte". Depuis que cette simple petite phrase a été prononcée par Jean-Marie Messier, PDG de Vivendi Universal, dit J6M, lors de la reprise du groupe USA Networks, on a assisté, en France, à une levée de boucliers de la part du monde de la culture en général, et du cinéma en particulier. Depuis le tir a été rectifié, puisque le même Jean-Marie Messier a réaffirmé que si "l’exception culturelle franco-française était morte, l’heure est à la diversité ".
A bien y regarder, ce petit incident est un mal pour un bien. Il a permis de jouer carte sur table et surtout de faire ressentir de façon irrévocable la fragilité et l’isolement du système de financement du cinéma français.
Les réactions des professionnels de la profession ne se sont pas fait attendre. Pourtant, leur légitime inquiétude face à l’américanisation de leur principal bailleur de fond n’a pas pu cacher les nombreux corporatismes qui, , " préfèrent rester à l'abri de protections nationales plutôt que d'affronter le grand large"**. A cet égard, le clivage défendu par certains cinéastes frileux entre " leur " cinéma d’auteur à petit budget et les " autres ", avec leurs superproductions, est dépassé. Rappelons seulement que certains films considérés comme des Blockbusters à une époque, sont (re)vus aujourd’hui comme autant de films d’auteurs : Le Parrain de Francis Ford Coppola en est un exemple parmi d’autres.

Le " hic "
Canal+ finance le cinéma français à hauteur d’un tiers (305 millions d’euros par an) en contrepartie d’une exclusivité sur la diffusion des films. Pour certains producteurs, cet accord, renégocié tous les 5 ans, va de soi ! C’est bien là leur l’erreur. Depuis toujours, l’indépendance de la création artistique ne tient qu’à sa dépendance financière. Et le cinéma français n’échappe pas à la règle. Il est dépendant à un tiers d’une chaîne de télé qui l’a sauvé de l’anéantissement il y a quinze ans, mais cette dernière a changé de propriétaire. Il est donc temps pour le cinéma français d’arrêter de se raccrocher aux jupons de Canal+ et de penser autrement… Le cinéma a existé avant Canal, il perdura, on l'espère, après.

L’enjeu
Si la concentration des moyens de production et de diffusion artistique entre les mains quelques groupes de communications n’a jamais profité à une politique de diversité (il y a toujours le risque d’une standardisation des produits culturels, la banalisation et l’uniformisation d’un côté engendrant presque toujours la marginalisation de " l’autre "), il ne faut pas pour autant jeter l’anathème sur Vivendi Universal, comme l’ont fait beaucoup de journalistes dans leur articles.
Cette étape pour Vivendi Universal est stratégique. Mais en rentrant dans le club de la très puissante MPAA, véritable char d’assaut de l’entertainment américain mené par son chef, Jack Valenti, J6M va être confronté à un lobby très puissant. Et le risque serait de se faire déposséder de son beau joujou par injonction des actionnaires avec leur fameux souci de convergence. Mais si le pari réussit, Vivendi Universal peut aussi devenir un fantastique outil pour le cinéma européen. Après tout, Lynch, Oliveira, Haneke, Jarmusch, ou encore Moretti dépendent plus ou moins directement des aides ou de la logistique du groupe (production, distribution, diffusion).
A ce stade, les soient disantes "logique du bien culturel" et "logique financière du produit" qui caractérisent respectivement l’Europe et les Etats-Unis ne s’opposent plus ; elles s’auto- alimentent, l’une fournissant le cash, l’autre le prestige et la qualité. Malgré d’inévitables impératifs de rentabilité, ce type de " cohabitation " n’a jamais entravé la liberté de création. On a souvent critiqué la méthode consistant à produire des gros blockblusters pour pouvoir financer des films plus " ambitieux " avant que les producteurs français finissent par l’appliquer. Aux cinéastes désormais de jouer du système. Un exemple récent : David Fincher, Steven Soderbergh, Sam Mendes et Spike Jonze vont créer au sein d’USA Films une compagnie leur laissant une totale liberté de création sur leurs films et le final cut ! A quand des cinéastes européens ?… Il ne fait aucun doute que la concurrence va se renforcer ; il sera plus difficile pour des premiers ou " petits " films de trouver des financements. Mais camper sur ses positions sans diversifier les moyens de financements ne pourrait qu’envenimer la situation et réduire la pluralité de l’offre dans les salles.

L’Europe
2002, année euro? Si l’année 2001 a été exceptionnelle pour le cinéma français - en nombre d’entrées et en parts de marché mais pas toujours en qualité - , elle l’a été aussi étymologiquement parlant : une exception, grâce en partie aux dispositifs de soutien, aux quotas, aux obligations de production et à un regain des cinéastes et des producteurs de la nouvelle génération.
Si ce système d’aides en tout genre a permis d’endiguer la déferlante du cinéma américain en France, il ne risque pas de suffire au niveau européen pour arrêter des mastodontes comme Viacom ou Disney. (voir à ce sujet dans quelques états sont les autres cinématographies nationales en Europe…) La distribution de films européens ailleurs que dans le pays d'origine est encore trop embryonnaire.
Face au " libéralisme culturel " qui se met en place, il ne s'agit pas de se contenter de petites aides genre Media Plus doté d’un budget de 320 millions d’euros pour 5 ans et pour toute l’Union. Ce qui représente aujourd’hui 0,06% du budget européen global. Ridicule.
Cela fait plus de dix ans qu’un studio de cinéma européen (et pas un studio de télé finançant le cinéma !) aurait du être mis sur pied. D'ailleurs, il s'agissait de l'ambition de Canal, il n'y a pas si longtemps. Cependant, il n’est pas trop tard. La diversité des acteurs, des producteurs, des diffuseurs, des modes de financement existe bel et bien. Tout existe. Tout sauf quelqu(es)’un(s) pour penser l’ensemble. Jusqu’à présent chacun a construit sa petite structure dans son coin : Lars Von Trier et son Zentropa au Danemark, Luc Besson avec Europa en France ...
Il est grand temps de mettre en chantier des structures privées, de retourner voir les banques, les soficas et des bailleurs de fonds solides qui souvent connaissent mal l’économie du cinéma. Financer son cinéma grâce à la loterie nationale ne suffira pas. Le cinéma anglais en a fait les frais et s’est fait récupérer pour devenir une succursale du cinéma américain. Voir Harry Potter…
Le cinéma européen est désormais au pied du mur. Et ce n’est pas plus mal. Le mur s’appelle 2004. Il ne faut pas attendre l’échéance des accords Canal+, l’avenir du statut des intermittents, la rediscutions des aides au financements des programmes audiovisuels en Europe pour agir. Il ne faut pas non plus attendre la réaction du politique. Le cinéma européen est pour l’instant à l’image du reste : une monnaie commune et un marché commun mais où chacun mène sa politique dans son coin… Si l'Allemagne suivait la politique de la France, les perspectives changeraient peut-être, et c'est le souhait de Daniel Toscan du Plantier. Mais on ne peut mettre en péril le cinéma sur un espoir politique.

Les pistes
Aujourd’hui, et jusqu’en 2004, commence une partie d’échecs à plusieurs niveaux. Je dirais même plus de jeu de go. Car il ne faut pas se leurrer. Dans une société de divertissement dont le principal loisir est de consommer des images, rien n’est anodin, rien n’est gratuit. L’enjeu des images est avant tout d’ordre idéologique. Et pour éviter qu’elle ne devienne un simple marche-pied économique, il faut savoir se donner les moyens de ses ambitions à échelle européenne.
Pour le politique, la principale priorité sera l'éducation car "rien ne remplace l'action d'un système éducatif qui aide à choisir, à décrypter, à écouter et à voir cette galaxie croissante de produits. Par ce travail de sensibilisation, Vivendi, Viacom ou News Corp. pourront trouver en face d'eux non pas de simples consommateurs, mais de véritables citoyens"**. Beau défi pour l'éducation nationale qui, dans ce domaine, a trente ans de retard sur la société.
Évitons à notre Histoire du Cinéma de finir en loft story…

    * VUE est l’abréviation pour Vivendi Universal Entertainment
    **Jérôme Clément, vice-président d'Arte et président d'Arte France dans le monde du 28/12/2001

C.L.C. 02/01/02  
 


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