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Trop de festivals. Depuis Locarno, désormais dans la cour des grands, ça n'arrête pas : Telluride, Montréal, Venise, Deauville, Toronto, San Sebastien, Marrakech...
Tous essaient de se distinguer : programmation, avant premières, stars, ... Mais à part le nom des sponsors et les beaux décors, il y a trop de similitudes. Les vedettes passent de l'un à l'autre, les films font le tour du monde pour se vendre, se faire voir, alimenter la rumeur. L'intérêt de Deauville est nul. Mis à part un défilé de stars hollywoodiennes, cet événement n'existe que pour les magazines pour paparazzi. En revanche, Toronto, totalement ignoré par les médias européens, est un bazar cosmopolite, cinéphile et sans remise de prix. Bref un catalogue à la carte du 7ème Art mondial, qui va de Cannes aux prochains Oscars.
En toute discrétion Toronto est le Festival qui compte le plus pour la profession, après Cannes. Deauville n'intéresse que les frimeurs souhaitant prolonger leurs vacances sur la côte normande. Cheval de Troie d'Hollywood, cet événement a pourtant plus de portée que Biarritz (cinéma sud américain), Dinard (cinéma britannique) , Toulouse (cinéma espagnol) ou St Tropez (cinéma océanien). Tout le système est complice du poids donné au cinéma américain au détriment des films venus d'ailleurs.
Mais notre calvaire n'est pas terminé. Il y a aussi les festivals thématiques. Le concept est souvent intéressant si éditorialement il peut tenir sur la durée. Le Festival d'Arcachon (Festival du cinéma au féminin) devenait ainsi le rival du célèbre de Créteil. Pourquoi distinguer les hommes des femmes, et finalement les gays et lesbiennes des hétéros, ou encore les noirs des latinos et des juifs ? A quoi cela sert si ce n'est accentuer la discrimination et pervertir la notion de différence. Arcachon a déménagé à Bordeaux, avec d'importants budgets publicitaires dispersés dans des mass médias, alors que de nombreux festivals passionnants du Sud Ouest ont du mal à survivre. Mais rien n'est trop beau pour les relations publiques d'un maire présidentiable dont l'imaginaire ne dépasse pas une chanson de Maxime Le Forestier.
La politique au service du cinéma ? C'est souvent le cas. Plus qu'on ne le croit, parce que les festivals dépendent des subsides fournies par des hommes politiques. C'est ainsi que Delanoë, à juste raison, a coupé les vivres au Festival du Film de Paris, machine à glamour pour Gala et Canal +, mais d'aucune utilité pour le cinéma et boudé par les cinéphiles. Le Festival, depuis 5 ans, ne trouve pas ses marques entre cinéma et star système, entre public parisien et opération événementielle, entre juin et mars. Il y a mieux à faire à Paris quand on voit ce qui se passe à Chicago, Montréal, San Francisco, Mar del Plata ou Le Caire.
La même erreur se répète à Marrakech. Oubliez les discours corrompus de certains invités privilégiés, ce festival n'est qu'un fabriquant d'images sexy. Certes, les plus belles stars, les plus grands artistes y sont. Coppola, Lynch, Moreau, Deneuve, Jamel... Le tapis rouge est déroulé, et le Maroc a du bien les payer (quand on sait combien prennent certains pour se déplacer au moindre événement, on se doute du budget pharaonique du Festival tant voulu par Mohamed VI). Et finalement, malgré la maladie, la famine, l'analphabétisme, nous voulions y croire à ce Festival en Afrique. A part Le Caire, aucun grand événement cinématographique n'existe sur ce continent oublié. C'était si beau à imaginer ce dialogue entre les images du nord et celles du sud, ces débats entre artistes occidentaux et arabes. Belle utopie massacrée dès la seconde édition. Immense show-room, Marrakech est déjà colonisée par ceux qui y défilent. Les actrices Françaises de prestige sont réquisitionnées pour remettre des prix spéciaux aux grands cinéastes Américains. L'ensemble est bien sponsorisé par France Telecom. On aurait préféré l'égalité éditoriale. Un Scorsese choisissant un jeune cinéaste Africain ou Arabe et le parrainant. Ou une leçon de cinéma croisée entre un Moretti et un Ouedraogo, un hommage à Chahine et Gitai, un cinéaste marocain programmant une sélection de films occidentaux qui l'ont marqués... La découverte fait place à la répétition réchauffée. Le désir est tué au profit d'une pornographie visuelle et verbale. Le sensationnalisme se substitue à la quête de sens, à l'éveil des sens.
Il me paraît impossible de cautionner cette dérive fatale.

Vincy. 19/09/02  
 


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