Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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La tigre e la neve (Le tigre et la neige)


Italie / 2005

14.12.05
 



LE POETE DISPARU





"- Je veux boire un thé, seule.
- Moi aussi je veux le boire seul, alors buvons le ensemble.
"

Roberto Benigni a la foi. Qu'il prie Allah ou Strauss, peu importe. Il a cette candeur inaltérable qui énervera les cyniques et cette folie débridée qui fâcheront les esprits sérieux. Son tank à lui c'est son corps, ses gestes. Et chaque mot est une balle. Enfant de la balle donc.

Pinocchio
Après la noyade de son Pinocchio, rêve de gosse, il revient fabuler et affabuler. Le tigre et la neige, à une nuance que nous ne pouvons pas dévoiler ici, est calqué dans sa construction scénaristique sur La vie est belle. Une première moitié où la vie est justement belle, insouciante, heureuse, romantique. Une seconde partie plus dramatique dans son décor, plus burlesque dans ses atours. Le poète devient clown. Pour détourner l'attention ou divertir. Pour séduire ou conquérir. Pour aimer ou survivre. L'humour devient désespéré, tragique. Le cauchemar l'emporte sur le rêve. Et comme dans La Vie est belle, il ne pourra pas s'empêcher d'y glisser un rayon de soleil vers l'épilogue. Le voyage Rome / Bagdad aller et retour s'avère alors plus idéaliste qu'idéologique.

Peter Pan
Pourtant il y a un certain désenchantement qui traverse tout ce film, comme si l'optimisme béat de l'auteur avait échoué sur un rivage trop hostile pour jouer les Robinson. La chanson de Tom Waits annonce la couleur : "Tu ne peux pas faire revenir le printemps"... Prenez alors un grand gamin qui refuse de grandir - un bon syndrome de Peter Pan - que le monde des adultes n'affecte jamais. Il peut alors installer ses personnages - désincarnés (sa femme) ou irréalistes (les deux poètes) - dans un univers onirique, tantôt lyrique tantôt baroque. Entre Fellini et Dali (certes sans leur démesure visuelle), le cinéaste a, de facto, réaliser son plus beau film. Il a changé ses références, plus littéraires (dialogues) et artistiques (décors).
Le tigre et la neige, c'est l'histoire d'une rencontre entre un animal sauvage, fascinant, et un phénomène naturel, épisodique, gracieux. Un poète au milieu des bombes. Et si la poésie peut dicter à une chauve souris de sortir d'une chambre, peut elle sauver une vie, peut elle exister durant la Guerre? Tout jaillit lors de la meilleure séquence du film, d'un point de vue significatif : le cours du Professeur Benigni (là encore il utilise une classe d'école pour faire passer son message, sa philosophie). Dans un discours délirant, il justifie la coexistence nécessaire de la souffrance et du bonheur, l'importance de l'amour (qui nous maintient en vie). Sur le tableau noir, derrière lui, un texte en anglais et un autre en arabe. Tout en une image.

Le livre de la Jungle
Le trublion italien s'attaque davantage au mythe de Babel qu'à la guerre en Irak, il remet le langage au coeur de l'action, le coeur au dessus des esprits, le savant (scientifique et littéraire) en sauveur. On est loin des paillettes de Berlusconi. Démodé? Décalé? En idéal bouffon lunaire, il replace nos maladresses dans des gestes généreux et nos erreurs dans des pitreries pardonnables. Mais la vie n'est jamais si belle, et sans la portée émotive de La vie est belle, elle a son même lot de sacrifices et de désillusions.
Le tigre et la neige souffre d'une surcharge de bonnes intentions, et ne parvient jamais à trouver sa vitesse de croisière. Tantôt il accélère les délires au point d'être en roue libre et de vite exaspérer (harcèlement épuisant, où le personnage de Benigni fatigue cette pauvre femme jusque dans son coma et nous fatigue épisodiquement). Tantôt il devient subtil, héritier des humoristes du muet (décidément très à la mode), mais empêchant la scène de toucher juste. Parfois il réussit l'incroyable : nous faire hurler de rire (la tapette à mouches comme arme de destruction massive enfin trouvée est d'anthologie). Une chose est certaine : avec lui la paix est impossible. Il faudra qu'il comprenne, sale gamin qu'il est, qu'il ne suffit pas de s'agiter, frétillant, impatient, bouillonnant, vibrionnant pour dynamiser un plan fixe. A moins de s'appeler Peter Sellers. Mais Benigni a besoin de bouger et de parler pour se croire en vie. Il a besoin d'utopie politique comme un Chaplin et d'amours impossibles comme Keaton.

Tarzan?
Film inégal, agréable et divertissant, parfois un peu ralenti par certaines pesanteurs, il fait oublier le loupé Pinocchio. Certaines séquences sont proprement hilarantes, parfois s'enchaînant comme celle du duo avec le chameau ou le franchissement du barrage américain (dans les deux cas, cela souligne une impuissance au dialogue). Le dernier tiers est le plus inspiré. Le fanfaron sautille sur les mines et prend conscience de sa mortalité. Puis les portes se ferment sur la beauté du monde et après un instant d'émerveillement où deux poètes récitent leur vie ("Même après ma mort, je garderai des bons souvenirs de ma vie."), la mort s'invite, suspendue.
L'auteur maintient sa feuille de route depuis dix ans. Il s'interroge toujours sur l'art du mensonge, de la farce. Leur force comme leur danger. Se cacher les choses (puisque lorsque la vérité jaillit, il n'y a que des quiproquos). Aveugle aux horreurs de la guerre, il va devoir les affronter. En criant qu'il est italien, le poète est finalement muet derrière ses barbelés : plus aucun poème ne le sauve, la parole n'a plus de sens. Il ne lui reste plus qu'à fraterniser avec un prisonnier irakien, tête contre tête, s'endormant dans les mêmes rêves. On ne peut pas laisser croire indéfiniment que tout va bien...
La positive attitude a donc ses limites. Mais la poésie a-t-elle encore son utilité dans ce monde matérialisé à outrance? Fouad (Jean Réno, enfin convenable dans tous les sens du terme) ne semble plus y croire, malgré cet ultime regain de foi qui l'habite. Notre héros en caleçon et chaussettes lui espère encore. Il ne peut pas croire que prier Allah et tuer les mouches soient les seuls issues à notre Histoire. Criminel de paix, en ne s'intéressant qu'à son monde, ne donne-t-il pas raison à Brecht : "ils torturent l'un de nos frères mais nous fermons les yeux". Plus triste, plus désemparé, Benigni cesse de faire rire, s'immobilise et ne fait plus qu'ouvir les yeux (enfin), devenant témoin de son époque.

La belle et le bête
Ce qu'il ne dit pas, à regrets, c'est de savoir si l'expérience a transformé le poète, s'il va parler du monde avec le même bonheur, après tant de souffrances. En le faisant revenir à sa vie de "bobo" romain, il passe peut-être à côté de quelque chose de plus grand : le don de soi.
Benigni préfère s'attarder sur les amours, en bon italien. Avec quelques jolis plans allégoriques pour conclure ses aventures (loin du carcan de CNN), il décide que le rêve, la poésie, les hallucinations valent le fait de traverser les enfers. Orphée avec un happy end, il n'y avait que Peter Pan pour nous raconter ce conte des 1001 nuits...
 
vincy

 
 
 
 

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