Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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Brokeback Mountain (Le secret de Brokeback Mountain)


USA / 2005

18.01.06
 



HOT MOUNTAIN





"- Les garçons, ça doit regarder le softball."

Lorsqu'un film vous défie de la sorte, vous imposant avec évidence et conviction sa qualité de chef d'oeuvre, vous vous sentez bien médiocre pour transmettre votre foi, cette curieuse croyance irrationnelle que l'objet de votre plaisir est le plus beau à voir.
Brokeback Mountain est un peu l'amoureux / amoureuse que l'on doit présenter à ses amis, avec l'espoir d'être compris, et qu'on l'accepte. D'avance les préjugés sont nombreux : le genre (tendance western naturaliste sans flingues ni Indiens), le style (classique, sans effet visuels particuliers), l'histoire (deux hommes qui s'aiment).
Devant tant de splendeur, succombant à l'émotion, dévasté par toutes ces détresses humaines, ce film d'Ang Lee est irrésistible.

Transgenre
Le cinéaste n'a pas réalisé un Western. Eventuellement, il a puisé dans la mythologie du 7ème Art Américain, celle des grands espaces ou du folklore country. Situé juste après le McCarthysme, période où la sexualité n'était que suggérée, voire contournée, il peut ainsi libérer les corps et les émotions de ses protagonistes, renvoyant aux années 50 son caractère hypocrite et au Western une réalité déformée. En s'installant dans les années 60 et 70, Lee explore la fin de ce mythe (faisant écho à The Ice Storm* qui fouillait les racines du conservatisme américain), quand la fin de l'innocence coïncidant avec le déclin d'un certain cinéma. Quand Dallas monopolisait les spectateurs. Juste avant l'arrivée du SIDA. Le seul virus, ici, c'est l'amour : transmissible, contagieux, malin et mortel.
Amour atemporel et qui survit aux absences de l'un, aux vides de l'autre. Les regards sont à la fois absents et vides. Dans un cadre pourtant familier, Brokeback Mountain insuffle un romantisme héroïque (et non l'inverse!), une sexualité toujours occultée. Aucun écueil n'est évité : ni la parano de l'hétéro contrarié, ni l'homophobie. Et malgré l'infini des horizons, les êtres construisent leur propre prison, sous l'emprise d'une propagande chrétienne, mise en accusation. Car à cette profonde "américanité" et ce modernisme bienvenu, le cinéaste a insufflé ses influences asiatiques. Estampes en gris bleu, profitant du chien loup, il admire cette nature divine - montagnes majestueuses, ciel fascinant, nuages tourmentés. Le Maître et son apprenti auraient pu être une histoire chinoise tant, pour décomplexer qu'il soit, ce western demeure pudique et philosophique. Pesant et libérateur. Beau et contemplatif. Habile en métaphore, il lave les pêchés et ancre une tache de sang dans leur conscience, en peu de plans.
Cette économie d'artifice et ce désir d'aller à l'essentiel sans vagabonder ou bluffer, sans tricher tout en séduisant, impressionne, forcément, en ces temps de surabondance audiovisuelle. Si le film s'inscrit clairement dans la descendance des Westerns écolo post hippie (Jeremiah Johnson, Danse avec les loups), l'héritage cinématographique est beaucoup plus proche de John Ford, qui noyait toutes ces images dans les paysages. Le ciel occupait les 3/4 de l'écran. Comme ici. L'homme est écrasé par l'éternité des jours et des nuits. Seul l'amour peut rivaliser en immensité.

Garçons donneurs
Peu importe que cet amour soit entre deux hommes. Il pourrait être le même entre deux femmes, un homme et une femme, un vieux et une jeune, une vieille et un jeune. S'arrêter à ce critère c'est mettre des oeillères à l'amour même : une valeur absolue et universelle. La racine n'a rien de carré. C'est même irrationnel. Une succession de petites touches. Confiance qui se gagne pouce par pouce. Il n'y a rien pour (ré)unir un jeune puceau et un buveur invétéré (et vice versa vertueusement). Déconnectés du temps qui passe, seuls au monde. N'est-ce pas d'ailleurs le "feeling" ressenti quand nous sommes amoureux : hors de la réalité?
Il y a un concours de circonstance pour que l'alchimie se produise. Deux marginaux, mal aimés, incompris qui doivent cohabiter. Quête, au-delà des étiquettes, d'une affection humaine. Recherche d'un soulagement purement animal. Sentiments indéfinis où la bête rejoint l'humain, les chairs s'attirent, dépassant les frontières de la morale, de la raison. La solidarité de deux jeunes mecs, la chaleur d'une tente, le partage d'une couche facilitent cette transgression. Ang Lee film furtivement la peau, les baisers, leurs câlins. L'instant arrive quand il le faut : ils font ce qui leur fait du bien au moment où ils le sentent. Peu importe les Jugements.
Le couple existe avec évidence, très vite, dès que la fusion a lieu. Sauvages et indomptables, Heath Ledger et Jake Gyllenhaal transcendent leurs personnages, leur amène un charme, une rudesse, une virilité sensible qui enrobent cette violence sourde en eux, cette solitude destructrice. La dureté du film, des personnages, des situations s'allège par cet état de grâce permanent dans lequel leur histoire prend forme. Des jeux amoureux, une innocence sans ride, des mots apaisants. Ou drôles : "à ce soir pour le dîner". Jeux de rôles où l'amitié, la complicité, l'échange ne sont pas absents. Pas de combats de coq ou d'affirmation d'un mâle supérieur. Ces deux purs sang s'apprivoisent par les caresses et leur respiration, lorsque ni barrières ni barbelés ne les emprisonnent. En apparence la passion s'accoutume de la routine. En substance, les obligations morales envers les uns et l'attente des autres corrompent davantage cette illumination qu'ils essaient de perdurer.

Montagne sacrée Aucune morale. Aucun message. Les femmes sont seules, parfois pathétiques. Futures "desesperates housewives". Les hommes essaient de combler une dépendance affective forte. Chacun fait comme il peut, comme la vie le lui permet. Impossible de vivre sa vie pleinement en niant sa propre personnalité - ses failles notamment. C'est l'imperfection qui rend humain. Brokeback Mountain est une oeuvre qui trace les contours de la bisexualité. Mais avant tout elle est une ode à la liberté, stimulant ce désir de larguer les amarres. L'amour semble l'ultime utopie à laquelle chacun veut croire dans cee monde matérialiste, consumériste. Passer à côté relève d'un crime contre sa propre humanité : Errare Amourum Est.
Cette montagne de Brokeback** n'est pas un cimetière pour des éléphants du cinéma, mais plutôt l'Eden perdu d'un amour idéal. Où, sous la bienveillance d'une nature immortelle, l'homme peut prolonger, éternellement, un instant de grâce qui rend heureux... Que rien ne peut abîmer, hormis la bêtise des hommes.

* Il est étonnant de voir à quel point The Ice Storm et Brokeback Mountain se complètent et offrent le portrait "modèle" d'une Amérique déboussolée. Le premier se concluait par le regard meurtri de Sigourney Weaver, soudainement consciente de son égarement irresponsable, ne pensant qu'à sa liberté, en pleine impasse; le second lui renvoie, comme un jeu de miroir, un regard plein de détresse, rêvant de liberté, essayant de trouver une issue.

** Brokeback signifie littéralement dos cassé; certains critiques se gaussent en faisant un jeu de mot (facile) avec bareback, pratique sexuelle qui consiste à sodomiser un partenaire sans capotes (à nu). Outre le fait insultant que cela réduit le film à une séquence de 3 secondes (où on ne voit rien), nous rappelons qu'à l'époque, hormis quelques MST séculaires, le SIDA n'existait pas et qu'aujourd'hui pratiquer ce genre de pénétration non protégée peut s'avérer plus que dangereux pour votre santé; et que ce n'est pas forcément un sujet à plaisanterie.
 
vincy

 
 
 
 

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