Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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Lady Chatterley


France / 2006

01.11.2006
 



LE BOURGEON ET SA FLEUR





La maîtresse du domestique anglais
En Angleterre, Constance Chatterley, âgée de vingt-trois ans, est une toute jeune femme - comme le dit la voix off dans le film - dont la « douceur tranquille dissimule son intelligence ». Elle joue le rôle de garde-malade, plus que celui d’épouse, près d’un mari revenu de la première guerre mondiale paralysé et impuissant. Lors d’une promenade, Constance surprend le garde-chasse du domaine à sa toilette. Une liaison sexuelle ne tarde pas à s’établir entre Lady Chatterley et Parkin, l’homme des bois...
Pascale Ferran aime les défis cinématographiques. Elle les relève à chaque fois en beauté avec rareté et audace. En 1993, son premier long-métrage Petits arrangements avec les morts évoque les deuils qui hantent l’enfance. En 1996, son documentaire L’âge des possibles propose une comédie dépressive sur la fin de l’adolescence. Avec Lady Chatterley et l’homme des bois, la réalisatrice tente - et réussit - de saisir la naissance de l’érotisme qui s’empare du couple adultérin le plus célèbre de la littérature anglaise du début du XXe siècle.
Mais que nous propose aujourd’hui le cinéma en matière d’érotisme ? Le plus souvent, une ou plusieurs séquences plus ou moins mécaniques, tournées comme des passages obligés et voyeurs au sein des films. Hors contexte, ces scènes se présentent nimbées de lumières aussi flatteuses que désincarnées et enrobées d’une musique « appropriée » en guise de vêtements pour les acteurs. Aux dires des professionnels, ces séquences sont les plus pénibles à réaliser. Au final, elles parviennent aux spectateurs exsangues de propos et surtout… de chair !
Alors pourquoi Pascale Ferran a-t-elle crée avec Lady Chatterley et l’homme des bois un film d’un érotisme si vivant, si vibrant ? Parce que son oeuvre ne traite pas du désir, mais de l’éveil et de l’épanouissement sensuel et social qui en découle.

Il était une fois
Cette troisième adaptation du roman de D. H. Lawrence puise beaucoup de son inspiration dans l’univers des contes de fées :
- Dans le premier plan du film, Constance Chatterley dit au revoir à la voiture de son père qui s’éloigne. D’emblée, la réalisatrice place délibérément son héroïne dans un rapport de virginité adolescente père-fille ainsi que dans un no man’s land cinématographique. Seule dans la cour du château, la protagoniste se situe entre l’habitat marital et le parc, future aire de sa libération amoureuse.
- Le château de Constance est montré d’abord à l’extérieur puis à l’intérieur lors de séquences filmées comme un catalogue très organisé qui expose l’existence dévouée - mais non malheureuse - de l’héroïne.
Le château gris et sombre possède un caractère particulièrement anglais et viril. Des hommes, invités lors d’un dîner chez les Chatterley, y relatent les exploits sanguinaires de la grande guerre.
Les rapports physiques que Constance entretient avec son mari dans cette bâtisse austère sont asexués et « cliniques ». Ils se traduisent par des baisers sur la joue et par l’éponge qu’elle passe sur la peau du paralysé lors de la toilette.
Ce château impressionnant fait penser à ceux de Rebecca d’A. Hitchcock et du Château du Dragon de J. L. Mankiewicz. Mais nul fantasme ne flotte dans cette zone bourgeoise et civilisée. C’est dans la jungle du parc que la magie érotique opère.
- Lors de sa première promenade en forêt, Constance - telle un « petit chaperon gris » aux allures de jeune écolière du XIXe siècle - est emmitouflée. Le corps asphyxié par un carcan de vêtements.
Pour accéder au parc, il lui faut franchir une barrière : la limite symbolique de sa psyché. Puis, elle doit traverser une rivière et enfin s’enfoncer littéralement au fil des plans dans les sous-bois où réside la découverte de son désir.
- Avant de voir Parkin pour la première fois, Constance frappe à la chaumière du garde-chasse. Telle une Boucle d’Or aristocrate, elle se hisse sur la pointe des pieds pour parvenir à scruter l’intérieur de l’habitat - le mystère de la virilité - qui se dresse devant elle comme une masse sombre, trapue mais néanmoins accueillante.
- Quand la jeune femme découvre enfin Parkin, le torse nu, elle ne le voit que de dos. Cette vision la trouble tant qu’elle se met à rêver de fleurs aux coloris tendres ornés de pétales sexuellement féminins qui apparaissent en insert sur un fond noir énigmatique.
Deux saisons passent - l’automne et l’hiver - avant que Constance ne revoit le domestique. Elle plonge alors dans une dépression et épouse le rythme de la nature environnante qui s’étiole sous la pluie puis étouffe sous la neige. La faiblesse et la pâleur de l’héroïne ne sont pas sans rappeler le mal dans lequel sombrent les belles victimes envoûtées par les vampires à l’heure du baiser. La morsure est ici la vision de l’homme des bois, synonyme de mort et de renaissance chez Lady Chatterley.

Strip-tease en six séquences
Lors de son second voyage dans le parc, Constance est convalescente. Ses pas la conduisent alors vers la cabane de travail de Parkin. Lieu vierge autant pour le spectateur que pour l’héroïne. Là, la jeune femme s’assoit et puise des forces pour se reposer. Au fil des rencontres avec le garde-chasse, c’est dans cette cabane qu’elle agrémente peu à peu de touches féminines, qu’elle s’émancipe et se révèle à elle-même.
Ces différents rendez-vous se composent de six longues séquences qui (ré)unissent Constance et Parkin. Ils chamboulent l’espace temps du film avec un traitement proche du documentaire qui défie la narration classique proposée jusqu’alors par la fiction. Ces « séquences suspendues » ne sont pas sans rappeler la magie des premiers moments amoureux qui semblent paralyser les pendules du monde entier.
Dans ces plages filmées hors du temps, Pascale Ferran analyse l’attraction de deux corps qui s’aimantent. Mais s’intéresse moins à la ferveur des coïts - les deux amants mettent plus de deux heures pour se dénuder complètement - qu’à ce qui entoure la pénétration sexuelle : la hâte de l’éjaculation chez lui, la première caresse sur la cuisse velue de Parkin et sur son sexe à travers le coton blanc de sa chemise, le déshabillage respectueux de Constance par les mains du garde-chasse, l’acte de se revêtir ou encore de s’essuyer le sexe après l’accouplement...
Ce n’est que lors de leur première nuit passée ensemble dans la chaumière du domestique que les mots succèdent au langage des corps. Dans l’habitat - l’intimité de Parkin - Constance s’intéresse alors à l’histoire de son amant. Au-delà du rempart de la chair, elle le pénètre à son tour par la curiosité et l’insistance de ses questions.
Enfin, lors de leur ultime rencontre avant le départ de Constance pour les vacances d’été, Lady Chatterley et son amant se dénudent totalement sous un orage et exultent au sein de la nature. Ils jouent, crient et rient. Et le ciel païen leur envoie des gouttes de pluie qui brillent comme des pétales épais, métalliques et lumineux. Enivrés, ils s’affalent enfin et s’aiment d’une façon animale dans un chemin de terre trempé.
De l’approche des protagonistes jusqu’à cette apothéose, il est impossible de ne pas être bouleversé par la limpidité de la mise en scène de Pascale Ferran qui donne à voir sans détour ce qu’elle montre : le pénis turgescent de Parkin, son sexe au repos que Constance qualifie de bourgeon, les fleurs glissées dans les poils pubiens des amants, les mèches de cheveux de Lady Chatterley collées sur ses tempes par la transpiration lors des ébats...
La bande son illustre parfaitement le désir de ce couple en perpétuelle effervescence et découverte. Fermez les yeux quelques secondes et vous entendrez bruisser, souffler, crisser et vrombir la puissance invisible de la nature qui ne cesse de palpiter comme les corps et les cœurs des deux amants.
Il fallait des acteurs aussi courageux que généreux pour être à la hauteur de ce film où la crudité est aussi pudique que poétique. Marina Hands verbalise sa gêne, son excitation et enfin ses sentiments pour Parkin avec une ingénuité véhémente, une aristocratie empathique et tolérante qui épouse les théories socialistes et marxistes.
Quant à Jean Louis Coulloch - dont c’est la première apparition à l’écran - sa présence mutique aux allures de « Marlon Brando rural » et d’ours mal léché laisse place peu à peu à une sensibilité fragile comme le cristal qui lui fait dire que sa mère lui prêtait enfant « un caractère plus proche de celui d’une femme que d’un homme ».

Lutte des classes
La beauté souterraine de cette œuvre réside aussi dans le parallèle entre l’exploration de l’éveil sensuel de Constance et, à travers son évolution, l’émancipation féminine au XX e siècle.
Cette libération se déroule - joli symbole - du déclin de l’automne jusqu’aux feux de l’été. Dans cette logique saisonnière, l’habillement de Constance ne cesse de s’alléger. Et lors de sa dernière apparition, Marina Hands arbore des vêtements aussi souples que clairs. Ses ballerines, sa jupe plissée ample et son pull de maille ajouré pourraient être indifféremment portés par une femme des années trente ou d’aujourd’hui.
En revanche, sa psyché prend le chemin inverse. Elle se renforce au fur et à mesure que le climat s’adoucit. Le personnage – qui développe un comportement politique de plus en plus affirmé – libère en deux heures et demie non seulement son apparence, sa sensualité, son langage, mais adopte aussi un comportement avant-gardiste. Elle va jusqu’à partager une cigarette avec Parkin. Envisage un divorce. Propose d’entretenir le garde-chasse pour vivre mieux à ses côtés.
Les dialogues de Fanny et Gilles Deleuze, d’une concision presque sèche, ajoutent par leur limpidité de la radicalité aux propos des protagonistes du roman de D. H. Lawrence. Dans ce film, un champ contre champ - peut-être le plus beau du cinéma français de 2006 - montre dans une simplicité et une audace sidérantes le cheminement sexuel et social qu’emprunte Constance.
Elle se rend dans une voiture avec chauffeur à la mine de son mari incarné avec bonheur par Hippolyte Girardot qui campe un Lord diminué physiquement et qui s’accroche à des certitudes patronales purement XIXe siècle.
Alors que Constance attend son époux au fond du luxueux véhicule, une poignée de mineurs noirs de suie sortent des galeries souterraines.
Séparée d’eux par une simple vitre - véritable métaphore du peep show – l’héroïne considère les ouvriers avec un mélange d’étonnement, de désir et de respect pour ces hommes dont la crasse reflète la dureté de leurs conditions d’existence. Un mineur se détache alors du groupe et, de ses yeux clairs et perçants, fixe la jeune femme avec insistance. Son regard rempli de rancœur sociale s’imprègne peu à peu de virilité bestiale.

À la toute fin du film, Lady Chatterley demande au garde-chasse : « Tu viendras me rejoindre si un jour j’en peux plus ? ». Parkin qui quitte la mort dans l’âme le domaine pour travailler à la mine, répond simplement : «oui».
Cette affirmation – démentie par la souffrance résignée du personnage - se ferme par un cut sec qui tombe tel un couperet suivi du fond noir du générique.
Cette brutalité des images nous plonge non seulement dans un abîme sombre mais nous fait aussi poser deux questions : l’amour n’est-il pas le sentiment le plus social - donc le moins gratuit - qui soit ? Et cet amour-là sera-t-il assez puissant et résistant pour briser les barreaux de l’échelle sociale qui éloignent les deux amants ?

Toiles d’araignée
Les oeuvres de grande qualité cinématographique se répondent les unes aux autres. À l’insu de leurs créateurs, leurs univers se reflètent et forment un écho en images des plus inspirés. Lady Chatterley et l’homme des bois, grâce à ses multiples pistes, nous renvoit à La belle et la bête de J. Cocteau pour l’apprivoisement de la différence au sein de la féerie. Á Belle de jour de L. Bunuel pour l’accomplissement d’un personnage féminin à travers sa sexualité. Á Eyes wide shut de S. Kubrick que l’on peut considérer comme le négatif du film de P . Ferran car il raconte l’implosion d’un couple sous les dictats d’une sensualité contemporaine réduite à une peau de chagrin alors que Lady Chatterley et l’homme des bois construit une union en symbiose avec la perpétuelle mutation de la nature. Et enfin, pour la radicalité de la lutte des classes à La cérémonie, le film le plus marxiste de C. Chabrol.
Ces différents long-métrages sont tous adaptés d’oeuvres littéraires. Singulièrement inspirés et universellement pertinents dans leurs propos, ils prouvent que la plume et la caméra sont des outils qui auscultent et dissèquent avec une acuité et une subtilité bouleversantes les recoins de l’âme humaine jusque dans ses évidences les plus trompeuses et ses confusions les plus révélatrices.
 
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