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Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes. |
(c) Ecran Noir 96 - 24 |
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Taj Mahal
France / 2015
02.12.2015
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UNE NUIT EN ENFER
"Tout brûle… Qu’est-ce que je fais ?"
Après le 13 novembre 2015 et ses attentats meurtriers à Paris et Saint-Denis, Taj Mahal prend bien sûr un relief supplémentaire, comme si tout à coup, il n’était plus le récit lointain d’une horreur abstraite, mais le récit extrêmement réaliste de faits devenus presque familiers. Au moment de la vague d'attentats qui a touché Bombay en novembre 2008, et auxquels ont souvent été comparés les événements parisiens, on suit en effet Louise, une jeune Française coincée dans l'enfer du Taj Mahal, un hôtel international en proie à une attaque terroriste.
Construit comme un triptyque, le film évoque d'abord l'arrivée du personnage en Inde, avec des bribes de scènes mêlant errance dans Bombay et ennui dans le luxe standardisé de l'hôtel, comme pour "caractériser" cette héroïne en devenir. Il s'achève avec une nouvelle forme d'errance, celle de la jeune femme après le drame, qui permet d’une certaine manière de mesurer le chemin parcouru. Au milieu, le réalisateur raconte l'attaque en elle-même avec une grande économie de moyens, et toujours du point de vue de son héroïne.
Puisqu'il fait le pari de ne rien montrer, Nicolas Saada a réalisé un étonnant travail de son (allant jusqu'à tourner une véritable séquence de fusillade, d'explosion et d'attaque, dont il utilise seulement la bande son) et de mise en scène. Jamais on n’aura entendu une telle qualité de silence au cinéma, troublée à intervalles réguliers par les manifestations lointaines et fantomatiques des exécutions sommaires dont on ne verra rien. Jamais on n’aura autant tremblé face à l'enjeu minuscule de réussir à trouver un chargeur de téléphone portable. Jamais, enfin, un bas de porte laissant filtrer une lumière et des ombres n'aura été aussi angoissant.
Une véritable leçon de mise en scène en huis clos, dénuée de toute tentation spectaculaire, qui utilise des moyens purement cinématographiques (espace, durée, hors champ) pour recréer l'ambiance terrifiante de cette attaque à la fois invisible et omniprésente. C’est sur le visage de l’actrice Stacy Martin (déjà particulièrement remarquée dans Nymphomaniac de Lars von Trier) que se déroule toute l’action du film. La frêle jeune fille, d’une pâleur de plus en plus extrême au fur et à mesure qu’avance l’intrigue, est presque de tous les plans. C’est dans ses yeux que se reflète l’horreur, dans son corps que progresse l’angoisse. Seule dans la salle de bains, rampant sous le lit, épiant le moindre bruit, elle devient une bête traquée, prise au piège, dont le moindre geste peut s’avérer fatal.
Fortement marqué par la personnalité de la "véritable Louise" (la jeune femme qui a réellement vécu l’enfer du Taj Mahal, et dont il raconte l’histoire), Nicolas Saada s’interroge inlassablement sur ce qu’elle a vécu, et ce qui lui a permis d’y survivre. Il pose aussi la question de l’après : comment reprendre le cours de sa vie après avoir traversé une telle tragédie ? Là encore, le film s’avère éminemment d’actualité, peut-être même prémonitoire. Une catharsis presque immédiate à l’horreur du 13 novembre, dont seuls les survivants pourront dire si elle leur aura semblé fidèle.
Ce qui est certain, c’est que le réalisateur réinvente formellement le film de survie. Ce minimalisme épuré, cette absence d’effets spectaculaires et de jeu manipulateur avec les nerfs du spectateur, en plus de le rendre plus supportable vis-à-vis de l’actualité récente, en font une œuvre singulière, complexe et captivante. C’est là le signe d’un grand cinéma que de réussir à poser un regard artistique sur des faits aussi cruellement réels, mais aussi de parvenir à en tirer presque immédiatement une source de réflexion et de distanciation. C’est cela qui permet d’aller de l’avant, et c’est ce dont nous avons tous besoin. MpM
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