Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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Peace to us in our dreams


Lituanie / 2015

10.02.2016
 



ALL OF US





"J’essaye de te dire quelque chose, mais tu n’écoutes pas. "

Le cinéma de Sharunas Bartas est facile à intellectualiser à outrance, ce qui lui donne à tort une image rébarbative et cérébrale. Et pourtant, de quoi parle-t-il ? Des difficultés à vivre, à communiquer, à aimer. De l'existence humaine perpétuellement en proie au doute, à la peur et à la déception. Autant d'expériences éminemment universelles, et presque banales. Le mal de vivre des personnages de Peace to us in our dreams semble ainsi combiner les interrogations humaines aux différents âges de la vie. Et Sharunas Bartas, à travers le personnage qu'il incarne, phare dans la nuit du doute, fait plus que jamais l'effet d'un shaman, qui ne donne pas de réponses toutes faites, mais aide chacun à trouver ses propres réponses. Depuis le début, on ressent cela dans le cinéma si sensoriel du cinéaste. Cette sensation d'y puiser directement une force et une énergie qui ne passent pas par une "morale" didactique mais par l'expérience partagée d'un moment de vie.

Le cinéma de Sharunas Bartas se passe d'ailleurs souvent de la béquille de la narration ou des explications scénaristiques pour jouer la seule carte de la perception, et Peace to us in our dreams n'y fait pas exception. Il comporte sa part d'exigence, ses séquences de "creux" qui peuvent dérouter (voire perdre) le spectateur, ses gros plans sur les visages ou les corps, ses séquences en pleine nature... « Voyez-vous autre chose à filmer ? » répondait-il d’ailleurs, forcément espiègle, à Télérama qui lui parlait de sa passion pour les visages et les paysages…

Ce 8e long métrage du Lituanien semble pourtant être le plus accessible de sa filmographie, dans la mesure où il accepte la médiation des mots et du dialogue pour mettre au jour l'intériorité des personnages. On passe ainsi presque brutalement (et comment ne pas y voir un clin d’œil du cinéaste ?) d'une première partie dépouillée et quasi mutique à une succession de conversations intenses où il prend le temps de faire éclore les pensées. Il ne le fait pas à travers de grandes tirades définitives mais dans ce qui se rapproche le plus d'une conversation réelle et spontanée, avec ses hésitations, ses approximations et ses silences. Tout commence avec l’impossibilité de se parler qui est comme le leit motiv du film, et qui atteint son apogée dans le dialogue impossible entre la jeune violoniste qui essaye de partager son amour de la musique et la vieille femme qui se moque d’elle. Car devant la caméra de Bartas, la nature humaine n’apparaît pas jamais telle qu’on voudrait qu’elle soit, mais telle qu’elle est, c’est-à-dire parfois dérangeante, parfois cruelle, ou tout simplement insignifiante.

Cette séquence cristallise à la fois la frustration des personnages qui n’ont accès qu’à des moyens limités pour s’exprimer, et la libération d’une parole "qui n’est pas tout", mais qui est un début pour relier les êtres. Le film bascule ensuite réellement avec l’arrivée de l’amie venue rendre visite au personnage masculin. Elle parle, filmée en gros plan, et essaye de mettre des mots sur son malaise. N'y parvenant pas, elle rit d'elle-même, puis se met à pleurer. Les mots viennent alors avec difficulté et résonnent néanmoins avec un écho insoupçonné. Même chose lorsque le personnage parle avec sa fille, puis avec sa compagne, dans deux autres séquences "d’accouchement" des sentiments. A chaque fois, les sujets abordés ont une portée aussi existentielle qu’universelle, qui nous rend la douleur des êtres palpables, même si l’on n’a jamais éprouvé leurs inquiétudes ou leur mal de vivre, juste parce le film nous les fait éprouver et vivre l’espace d’une scène.

Sans doute est-ce là le grand miracle du cinéma de Bartas : nous faire comprendre que, contrairement aux apparences, nous ne sommes pas seuls. Nos pensées déchirantes, nos dilemmes, nos souffrances les plus intimes sont justement ce qui nous constitue en tant qu'être humain, et ce qui nous relie au reste des Hommes. Il nous tire ainsi de l'infinie et inexorable solitude du "je" pour nous inclure dans un "nous" qui n'est pas seulement celui des personnages, mais plutôt celui d'une humanité bien concrète et bien vivante. Cette "paix", qui nous viendrait dans nos rêves, devient alors celle que l’on éprouve immanquablement devant le cinéma si fragile, si ténu, si terriblement humain de Sharunas Bartas, et qui nous replace au cœur d’une immense fraternité humaine non pas formelle, mais essentielle, comme préexistante au concept même d’Humanité.
 
MpM

 
 
 
 

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