Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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A Beautiful Day (You were never really here)


/ 2017

08.11.2017
 



MARTEAU PIQUANT





"Vous avez tué ma mère"

En adaptant le roman You were never really here de Jonathan Ames, Lynne Ramsay s'empare d'un motif classique du film de genre : un homme seul contre tous, lancé dans une expédition commando. Mais elle y ajoute une quantité de variations qui transcendent à la fois le récit et la narration et détournent les attentes du spectateur. Par exemple, Joe, le personnage principal (exceptionnel Joaquin Phœnix en force de la nature indestructible mais au bout du rouleau), est un fils aimant et attentif qui s'occupe soigneusement de sa vieille mère, avec laquelle il joue et plaisante. On est loin de l'archétype du tueur solitaire et froid.

La réalisatrice revisite également les scènes d'action et les explosions brutes de violence, presque systématiquement laissées hors champ. Lors de la première séquence (incontournable) d'assaut contre la demeure où est enfermée la jeune fille que doit sauver Joe, Lynne Ramsay joue ainsi avec le fait que le spectateur a intégré tous les codes du genre, et a en tête des références très précises, presque des clichés de cinéma. Elle a donc l'idée d'utiliser des plans tirés de caméra de surveillance qui montrent de manière fantomatique le chemin parcouru par Joe : des plans de couloirs vides d'où ont disparu les gardes, des plans de cadavres, des plans du héros en train de progresser dans la maison. Des creux dans l'action que le spectateur peut combler tout seul. Inutile d'en montrer plus : le plaisir n'en est que décuplé.

La seconde séquence d'assaut est encore plus extraordinaire, pensée comme un jeu de piste géant de pièce en pièce, où le héros découvre des hommes déjà morts. Quelqu'un d'autre a déjà fait le job à sa place, et la présence de Lynne Ramsay derrière la caméra prend tout son sens car on comprend à ce moment-là que l'on a affaire à un polar éminemment féminin. C'en est fini des princesses délivrées par de preux chevaliers. Désormais, les femmes prennent les choses en mains et ne font plus qu'une bouchée des dragons et autres mauvais génies. Les hommes, eux, ont plutôt le mauvais rôle, responsables des traumatismes divers et coupables des pires saloperies. Un sous-texte politique qui est encore une manière de s'approprier les codes du polar en les mettant au goût du jour. Vous pensiez à Taxi driver de Scorsese ? Oui, mais en version féministe, modernisée et surtout extrêmement épurée.

La réalisatrice compte en effet sur l'intelligence du spectateur et n'explique presque rien. On a rarement vu un polar aussi elliptique et flottant qui plonge le spectateur dans une succession de plans dont la beauté est littéralement sidérante. Plans nocturnes, plans de pluie, gros plan sur le visage de Joaquin Phœnix, plans moyens embrassant la mère et le fils, plans sous-marins aux échos déchirants, flashbacks minimalistes de quelques secondes pour évoquer l'emprise du passé... Lynne Ramsay revient à l'essence d'un cinéma principalement esthétique et sensoriel, hypnotique et formaliste, dans lequel les cadres et les éclairages enrichissent plus sûrement l'intrigue que les (rares) dialogues, et où la musique ample et frénétique de Jonny Greenwood est en osmose permanente avec le récit et les émotions qu'il suscite. Elle livre un poème visuel, quasi expérimental, scandé par un montage très découpé qui donne l'impression que ses plans se fondent les uns dans les autres.

Au-delà de cette grande beauté, You were never really here n’est pas dénué d’humour. Un humour tendre entre la mère et le fils (avec la référence récurrente à Psychose qui est comme un clin d'œil à destination du spectateur) et un humour plus noir dans une séquence cauchemardesque de suicide au milieu d’un restaurant. Et que dire de l'incroyable fraternisation du héros, blessé et terrassé par le chagrin, avec son frère d'armes et de souffrance, et néanmoins ennemi, qui est en train de mourir ? Il y a presque toute l'absurdité et la fulgurante beauté de la vie humaine dans ces deux mains qui se serrent. Et plus largement dans le film dont on peut aussi faire une lecture très humaniste, puisque des êtres éminemment humains, cabossés et meurtris, finissent par s'y trouver. Le film a beau être littéralement désespéré, son empathie envers le monde est, elle, incommensurable.
 
MpM

 
 
 
 

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