Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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 (c) Ecran Noir 96 - 24


Warner  

Production : Warner, Tapioca Films, TF1 Films Prod.
Distribution : Warner Bros.
Réalisation : Jean-Pierre Jeunet
Scénario : Jean-Pierre Jeunet, Guillaume Laurant d’après le Roman de Sébastien Japrisot
Montage : Hervé Schneid
Photo : Bruno Delbonnel
Décors : Aline Bonetto
Son : Jean Umansky
Musique : Angelo Badalamenti
Effets spéciaux : Les Versaillais
Durée : 134 mn
 

Audrey Tautou : Mathilde
Gaspard Ulliel : Manech
Dominique Pinon : Sylvain
Clovis Cornillac : Benoît Notre Dame
Albert Dupontel : Célestin Poux
Marion Cotillard : Tina Lombardi
Jean-Pierre Darroussin : Biscotte
Jodie Foster : Elodie Gorde
André Dussollier : Pierre-Marie Rouvières
Tchéky Karyo : Capitaine Favourier
 

dossier : la guerre 14-18 au cinéma
site officiel
 
 
Un long dimanche de fiançailles (A very long engagement)


France / 2004

27.10.04
 

Le réveil




Delicatessen, avec son copain Caro, il y a 13 ans. 1991. Le mariage tournait rond. Le film allait devenir culte. Ils feraient un second bébé quelques années plus tard avant l'envol vers les chimères d'Amérique du Sieur Jeunet pour ressusciter Alien. Jean-Pierre Jeunet attaque un bouquin de vacances, Un long dimanche de fiançailles. Le livre est un best seller. L'auteur, Sébastien Japrisot, marseillais de naissance, n'est pas un inconnu : on lui doit L'Eté meurtrier, Compartiment tueurs, Adieu l'ami, Histoire d'O, Effroyables jardins, Les enfants du marais, ...
Jeunet a le coup de foudre pour le bouquin. Mais Japrisot dépend de la Warner, qui en d'autorité les droits, et la dot est fournie, le mariage inéluctable avec un cinéaste d'ampleur. Il s'y voit pourtant déjà, Jeunet le jeunot, en haut de l'affiche de ce film qui traverse la guerre de 14 et le Paris des années 20. Mais qui est-il pour demander la main sur un tel projet?
Il deviendra riche grâce à ses films. 1,4 millions d'amateurs pour Delicatessen, 1,3 millions de spectateurs trouvés pour La cité des enfants perdus, 2,6 millions de passagers pour Alien 4 (soit un score équivalent au premier épisode) et puis les 8 millions de fanatiques du dérisoire pour Amélie Poulain. Nous sommes en 2001. Il a trouvé sa Miette, son Annalee, sa muse, Audrey Tautou. Erection maximale de la statue de Jeunet superstar. Amélie, toujours le film le plus consulté sur Ecran Noir, 12 millions d'euros en coût, en rapporte 160 millions dans le monde. Sans oublier Césars, Oscars (5 nominations) et multiples prix du Public dans les festivals.
Le mariage avec Japrisot n'aura jamais lieu puisque l'auteur décède au printemps 2003, tandis que le scénario des fiançailles n'est pas tout à fait finalisé... une semaine après, il l'aurait lu.
De toute façon, c'est la Warner qui donne sa bénédiction. Il se sent mur pour l'aventure : "c'est le film de la maturation."

L'engueulade au café du matin
Il peut désormais aller voir la Warner. Le projet lui semble évident. Il est fasciné par la Guerre de 14, peut-être parce qu'il a grandit en Lorraine, il adore le Paris de la Belle époque, et tous ces récits, tous ces détails précis s'adaptent parfaitement à sa narration cinématographique. Le tout coûtera 46 millions d'euros au bas mot. Ca fait cher de l'engagement. D'autant que dès le petit déjeuner, une partie de la famille s'érige contre le projet. Warner, filiale française du conglomérat américain AOL Time Warner (à l'époque c'était son nom), est accusée de détourner une partie du magot franchouillard. Ce n'est pas innocent si toutes les premières pages du dossier de presse luxueux et broché justifient la nationalité française du projet. 2003 productions a donc investit dans d'autres projets de remariage (L'ex femme de ma vie) ou de pacs (Le carton). Car pour avoir le droit au financement des télévisions, au fond de soutien du CNC, et donc pour pouvoir financer l'ensemble de la cérémonie, il fallait absolument l'agrément du CNC, ce qui implique une nationalité française, tant en droit du sang qu'en droit du sol. Or, le film de Jeunet est bien plus français que Le Pianiste de Polanski, par exemple, pourtant majoritairement frenchy. ULDDF est tourné en France, en français et avec des comédiens et techniciens du pays. Mais la profession s'érige : Warner est une grosse famille new yorkaise, prospère et opulente, et n'a pas besoin de l'aide publique. C'est oublier que le projet est risqué, coûteux et que des films comme La Nuit américaine ou d'autres ont existé grâce à des studios comme la Warner.
Warner, minoritaire dans 2003 productions, est pointée du doigt : cheval de Troie, société écran, faux nez, tous les qualificatifs sont balancés par dessus la table durant l'été 2003. Les producteurs indépendants sont furieux, le CNC reste sur sa position. Après tout, Warner a déjà sauvé des projets comme Peut-être (Klapisch), La classe de neige (Prix du jury à Cannes, Miller) et a eu du flair avec Chouchou, Le Boulet, La Vérité si je mens! 2... Des beaux mariages avec le public.
Reste que le projet démarre sur une note discordante et une polémique familiale. Mais Jeunet et le public pourront se fiancer grâce à TF1 (grâce au transfuge Patrick Binet était à UGC quand il avait donné son feu vert à Amélie) et Tapioca films (sise à Montmartre).

Les préparatifs
D'abord les invités. La liste est longue et prestigieuse. Des fidèles : Jean-Pierre Becker, Dominique Bettenfeld, Jean-Claude Dreyffus, Ticky Holgado (disparu depuis, paix à son âme), Dominique Pinon et même Rufus, placé au fond de la salle. Des nouveaux venus plutôt connus à la fête : Michel Vuillermoz (Le coût de la vie, Les soeurs fâchées), Jean-Paul Rouve (Podium, Monsieur Batignole), Chantal Neuwirth (Le coût de la vie, La petite voleuse), François Levantal (Nos amis les flics, Michel Vaillant), Denis Lavant (Mauvais sang, évidemment), Jérôme Kircher (Lorenzzacio en 2000 dans la cour d'honneur d'Avignon), Tcheky Karyo (Nikita, Taking Lives), Albert Dupontel (Un héros très discret, Irréversible, Le convoyeur), Julie Depardieu (dans un rôle muet), Jean-Pierre Darroussin (Le coeur des hommes, Un air de famille), Marion Cotillard (Big Fish, Taxi), Clovis Cornillac (Mensonges et trahisons, A la petite semaine). Plus quelques 200 figurants.
Soit un lot exceptionnel de césarisés ou presque. Il faut ajouter les deux témoins, la voix off d'Amélie, André Dussollier, et Amélie herself, Audrey Tautou, accompagné du jeune et farouche Gaspard Ulliel (Embrassez qui vous voudrez, Les égarés). Il y a aussi l'invité surprise : elle n'est pas sur les affiches mais pourtant citée sur les cartons. L'Oscarisée et star mondiale Jodie Foster. Etait-ce pour éviter que le système hollywoodien ne se mêle du scénario? Etait-ce pour éviter que les professionnels français y voient une main mise américaine dans une production décriée? Toujours est-il que la Jodie est discrète dans le casting malgré deux allers retours Première Classe entre Los Angeles et Paris. Pour leur premier rendez-vous, Foster avait croisé Jeunet au Café des Deux Moulins (le fameux, depuis racheté, refait, et surchargé en touristes).
La date est trouvée : le 27 octobre 2004. A temps pour les Oscars. Même si la France préférera envoyer Les Choristes. Pure mesquinerie. D'août 2003 à février 2004, les équipes du film concrétisent le rêve de Jeunet et l'imaginaire de Japrisot, le tout pour offrir un beau et grand spectacle à la fiancée.

La messe est dite
On reconstituera la plupart des décors parisiens en numérique (magnifiques Halles ressuscitées, belle Place de l'opéra, moins convaincante Gare du Nord). Car Jeunet n'aime jamais autant la réalité que lorsqu'elle est refabriquée. Le passé il aime le refaire, l'embellir à sa façon. Il aime les cartes postales jaunies et ce coup-ci il y ajoute une correspondance romantique. Entre la Corse ensoleillée, la Bretagne vivifiante et les tranchées du Nord grisâtre, ULDDF sort de Montmartre pour humer les airs provinciaux, jusqu'aux paisibles Charentes.
Ecrit avec son complice Guillaume Laurent, le scénario de Jeunet est un mélange naturel entre l'histoire de Japrisot et son style cinématographique. Même si, nous le verrons, le déroulé manque un peu d'émotion heurté par ses flash backs. Il nécessite des centaines de costumes, de nombreux décors, des effets mécaniques (Les Versaillais, une fois de plus), des effets spéciaux (c'est Duboi qui s'y colle), une musique mélancolique (Angelo Badalamenti à qui l'ont doit les musiques de Lynch, de La cité des enfants perdus, de L'Adversaire)...
Les deux compères rédigent les premières versions. L'idylle est-elle possible? "Allez-y, faîtes comme vous le sentez... Et venez quand même me voir après...." lui avait dit Japrisot. "Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier" servent de références et d'inspirations. Kubrick (Les sentiers de la gloire) et Milestone (A l'ouest rien de nouveau), mais aussi les archives et actualités de l'époque, nourrissent en images le cinéaste. Mais "ce qu'il y a de beau dans ULDDF c'est justement que la ténacité, la volonté et la foi de l'héroïne dépassent l'horreur de la guerre..." Des modifications sont vites vues : le personnage de Mathilde deviendra boiteuse. "Dans le roman, on finit par l'oublier ce fauteuil roulant. A l'écran, on n'aurait vu que ça - ce qui aurait finit par être pesant. "

Ne pas oubliez le photographe
Il ré-engage le directeur de la photo Bruno Delbonnel pour immortaliser ces fiançailles. Ce dernier se choisit un axe esthétique : les peintures de Juarez Machado (pastels très sensuels), le travail de Gordon Willis sur Le Parrain (dans les dorés). Un monochrome où éclatent des taches de couleurs.
Durant les 6 mois suivants, Jeunet s'engage dans la post production, et les rumeurs débutent. Le premier carton d'invitation est lancé lors de la Fête du cinéma, avec une bande annonce assez longue en guise d'apéritif. Le premier montage synchronisé ne sera montré qu'en septembre. Le public ne sait pas encore à quoi s'attendre. Il est pourtant prêt à dire Oui, durant les vacances de la Toussaint; après le printemps d'Amélie, l'automne sied bien à ce film.
Le public, même si les critiques seront tièdes, on peut le prédire en ayant écouté la rumeur post projection presse de fin septembre, sera au rendez-vous et le film, distribué internationalement par la Warner (c'est un atout) devrait là encore séduire au delà des frontières et des tranchées hexagonales. Entre fantaisie et lyrisme, entre Burton et Minghella, Jeunet propose un spectacle singulier, magique et populaire. Dans la corbeille, il y aura une flopée de nominations aux César et ailleurs.
Et à la fin des deux heures de fiançailles, il y aura quelques millions de témoins et quelques uns se demanderont si Japrisot est vraiment mort? A travers ses livres ils suivront des pistes, s'interrogeront sur cette mort mystérieuse juste avant la mise en scène de cette sale guerre, et croiront peut-être qu'il est vivant.
 
vincy
 
 
 
 

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