Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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Kingdom of Heaven


USA / 2005

04.05.04
 



ROYAUME DESUNI





- ''J’ai déjà combattu avec une flèche dans un testicule''

Après le Nouveau Monde, le Los Angeles 2019, la France napoléonienne, la Rome Antique et Mogadiscio, voilà Ridley Scott vaillamment propulsé dans l’étouffant et non moins bouillonnant Proche Orient de la fin du 12e siècle. Alors que résonnent, partout au sein de l’Europe chrétienne, les clairons exhortant les croyants à rejoindre les rangs de la Troisième Croisade, voici la fine fleur d’Hollywood – jeunes et moins jeunes – enrôlée, bon gré mal gré, pour l’énième défense du Royaume de Jérusalem et de la Ville sainte. Le remake moyenâgeux et avant-gardiste du pieux et juste combat du bien contre l’ ''Axe du mal" n’est plus bien loin. Amen. Mais en homme de peu de foi et peu enclin à convertir les foules aux bienfaits de la rédemption cinématographique, Ridley Scott surprend une fois de plus. Quitte à brûler en enfer. A tous les cancres et autres adeptes de l’école buissonnière qui espéraient, en douce et à quelques mois à peine du Brevet des collèges, approfondir leurs connaissances générales sur la période, Kingdom of Heaven n’est pas le miracle tant de fois annoncé. Car de l’Histoire, Ridley Scott se soucie peu au final. Si la majeure partie des protagonistes du film, de Gui de Lusignan à Baudouin IV, a bel et bien existé, le panorama historique général se réduit lui, à un passage éclair dans le Royaume de France de 1184, un débarquement express via Messine jusqu’à l’arrivée dans une lointaine Palestine bruyamment occupée par d’infâmes et incontrôlables hordes chrétiennes. Pas de quoi espérer combler les 150 lignes d’une copie double, grands carreaux recto verso…
Non, Kingdom of Heaven tient plutôt du règlement de comptes opposant un insignifiant forgeron bien de chez nous à… Dieu. Tout cela estampillé au label "contes de fées". C’est qu’en l’espace d’une petite heure, notre bien malchanceux Balian, passe du statut peu enviable de bâtard orphelin et veuf, à celui plus classe, de fils de baron, protégé du roi de Jérusalem, avant d’être fait chevalier en bonne et dû forme. Cette réussite sociale apparaîtrait presque miraculeuse, si notre jeune héros n’était pas contraint d’aller hacher de l’ "infidèle" en compagnie d’une multitude de seigneurs assoiffés de sang et d’or, avant de se convertir au précepte de la tolérance pour les beaux yeux d’une princesse et l’honneur d’un roi lépreux. La croix ne fait pas le chrétien.

De ce mélo sirupeux, fait de bons sentiments et d’élans humanistes très hollywoodiens, le public se détacherait sans doute si le scénario ne jouait pas aussi habilement du suspense naissant des trahisons et des complots les plus ignobles, dont Brendan Gleeson (Renaud de Châtillon) et Marton Csokas (Gui de Lusignan) sont les plus infâmes (et géniaux) ambassadeurs. Instaurant sans cesse, un climat de suspicion et de très haute tension dans les rapports entre les personnages, parfois entrecoupé de séquences plus intimistes, Ridley Scott souhaitait sans doute laisser germer, dans l’esprit du spectateur, l’idée d’un bain de sang inévitable et spectaculaire. Le résultat risque d’en étonner plus d’un. La présence d’un nombre incroyable de figurants, armés jusqu’aux dents, suant la haine et la peur dans un décor aride presque abandonné des dieux, n’est qu’un mirage de plus. Conscient, sans doute, qu’il est difficile de rivaliser avec la fureur guerrière de la trilogie de Peter Jackson, Ridley Scott refuse toute surenchère visuelle propre à galvaniser le public. Violent et bruyant Kingdom of Heaven n’est pas pour autant une production gore relayée par son cortége de membres arrachés, de corps virevoltants et de coulées d’hémoglobines intarissables. Chez Ridley Scott, l’attente du combat, la peur naissante et l’excitation humaine face à la mort, importent bien plus. De la bataille d’Hattin et de l’extermination de l’armée menée par Gui de Lusignan, le réalisateur n’offre que le terrible dénouement, à travers les imposantes bannières, marquées d’une croix rouge, gisant à même le sol au milieu des cadavres. De la furie et du déferlement de violence qui pouvait naître de la séquence de la prise de Jérusalem par Saladin, Scott préfère s’installer parmi la population hétéroclite et multiconfessionnelle des assiégés, en se délectant à expliciter les ruses et manœuvres des défenseurs de la Ville sainte pour retarder la terrible échéance. Quelques séquences contemplatives et presque irréelles venant, ici et là, prouver un peu plus l’absurdité de la guerre.

Mais si cette mise en avant du cynisme humain, qui faisait défaut à Black Hawk Down, démotivera les adeptes du tout pour l’action, Ridley Scott remportera sans doute plus de suffrages grâce au discours de tolérance qui traverse de façon presque étonnante Kingdom of Heaven. Refusant toute action évangéliste ou propagandiste, le réalisateur offre une vision presque inédite et politiquement "incorrecte" de l’islam dans une superproduction labellisée "Made in America". Jouant de la complexité de la religion même et de ses tenants, le film propose une vision presque philosophique des rapports ambigus entre les hommes et leurs dieux. Sans chercher à donner tort ou raison à l’une ou l’autre des croyances présentes dans le récit, Kingdom of Heaven tente magnifiquement de remettre les pendules à l’heure dans l’appréciation que le monde peut avoir de l’Islam. Si on frôle parfois la caricature et les raccourcis simplistes – les chrétiens ne sont que des écervelés toujours prêts à croiser de l’épée –, le scénario fait la part belle aux personnages empreints de tolérance dans une période dirigée par les extrémistes de tous bords. A la fois guerrier impitoyable et homme de concessions, Saladin est sans doute le personnage le plus marquant du film. Sans tomber dans l’hagiographie malsaine ou le révisionnisme historique rédempteur, Kingdom of Heaven fait de Saladin l’emblème d’un Islam ouvert au monde, moins cadenassé qu’il n’y paraît et proche de celui que la très grande majorité des musulmans le conçoivent de nos jours. Cette "mission", presque islamique, de la part d’un réalisateur issu de la dite "vieille Europe" (Scott est anglais de naissance) n’est pas aussi étonnante. Le discours, profondément honnête, véhiculé par le film se retrouve, dès lors, parfaitement relayé par d’autres personnages emblématiques (Jeremy Irons, Edward Norton...).

Perdu voire asphyxié dans un casting royal, Orlando Bloom est la grande victime de cette croisade millionnaire, pourtant bâtie sur son seul nom. Réduit à incarner, maladroitement, un énième défenseur de la veuve et de l’orphelin, l’acteur subit, sans broncher, les assauts répétés de ses partenaires, et notamment ceux de la douce et gracieuse Eva Green, parfaite en princesse désabusée mais amoureuse. Sans doute fallait-il parier sur un jeune acteur aux épaules bien plus larges (Jared Leto, Jason Schwartzman…), capable de donner vie à un personnage complexe, partagé entre les obligations inhérentes à sa religion et ses aspirations libertaires. Mais une fois de plus, à Hollywood, les tenants du Saint Graal box office l’auront emporté sur les fidèles.
 
jean-françois

 
 
 
 

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