Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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L'Ennemi intime


France / 2007

03.10.2007
 



LA FIEVRE ET LA TORTURE





La position est délicate. En effet, s’emparer d’une thématique aussi singulière et casse gueule que la guerre d’Algérie demande du courage, une vision et un parti pris de mise en scène. Il faut pouvoir apporter un regard neuf mais conscient de ce qu’a été un tel conflit. Cette thématique doit également abuser de son poids historique pour que le sens prenne forme dans une forme qui accentue les zones de clivages, crée des espaces de compréhension, élabore une narration de l’humain pour éviter de sombrer dans la simple démonstration de force, dangereux point de vue bien incapable d’exprimer l’horreur de la guerre dans sa complexité. Traiter de la guerre ce n’est pas seulement y plaquer la vérité d’un terrain, mais faire surgir les silences qui adviennent, les nuances qui s’immiscent et la distance qui se crée. Forme désincarnée d’un art protéiforme, la guerre subjugue autant qu’elle effraye, appelle les démons du sensationnel comme ceux de la réserve, en imposant sa glaciale réalité.

Rarement évoquée jusqu’à un passé très récent (Mon Colonel et Trahison sont sortis tous les deux en 2006), la guerre d’Algérie reste un sujet tabou, peu ou mal enseignée, assez méconnue dans son déroulement historique et dont l’aspect « barbare » est souvent mis en avant. S’il est difficile de ne pas mentionner les actes de torture et de mutilation orchestrés par les deux camps, leur mise en situation cinématographique reste la pierre angulaire de nombreux films faisant référence à ce conflit. Or, le traitement psychologique qu’induit inévitablement ces affrontements ne doit pas être sacrifié sur l’autel de la surenchère visuelle souvent responsable de la caricature ambiante. Conscient de cette difficulté d’approche, le réalisateur Florent-Emilio Siri désamorce la question soulevée en réalisant un film sur « la guerre » en général. Pourtant, il succombe lui aussi aux sirènes des scènes faciles qui occultent la question éthique des actes de torture. Au lieu « d’exprimer » en contexte l’incroyable aberration de ces comportements, il plaque un fait de guerre, sans recul et donc sans portée philosophique. Nous assistons alors à un film de guerre, ni plus, ni moins.

La position sera tranchée. S’il n’est pas question d’attribuer de bons ou de mauvais points sur une « entreprise » cinématographique qui s’attache à filmer une page sombre de notre histoire, nous restons tout de même perplexe pour ne pas dire déçu quant à la tournure de cet Ennemi intime. En suivant la descente en enfer du jeune lieutenant idéaliste Terrien (interprété par Magimel) qui prend en pleine figure le choc de cette confrontation à la réalité, le cinéaste rend compte d’une histoire plutôt classique dans son cheminement psychologique, mais qui ose aborder des thèmes renvoyant directement vers le concept de déshumanisation :

- Soit par l’intermédiaire du corps de l’armée, autour des notions du devoir, du sacrifice ou du service rendu à la nation.
- Soit par l’être lui-même dans sa solitude, entre perdition et contingences meurtrières, façonnant ainsi des ombres de la nuit (renvoi à l’ouverture du film avec le sergent Bougnac).

Porté par un scénario ambitieux écrit par Rotman lui-même, le film n’arrive bizarrement pas à exister au-delà de la simple illustration. L’immersion de Terrien dans cet univers oppressant est mal définie, et celui-ci apparaît comme contemporain au conflit. Le manque de recul correspond à une actualisation maladroite qui ancre les personnages dans un temps qui impose la figure, trop rigide, de la posture. L’idéaliste Terrien et le baroudeur Bougnac ne spécifient pas le conflit et le film dépolitise les raisons même qui poussent Terrien à s’engager et Bougnac à déserter. Si des mèches sont régulièrement allumées (relation entre Terrien et l’enfant kabyle ; parallèle entre les actes de torture nazi sur Berthaut et le même sort qu’il fait subir à un prisonnier ; utilisation de napalm dans une scène remarquablement bien réalisée ; l’échange du prisonnier joué par Fellag au sujet de sa participation à la deuxième guerre mondiale ; détresse alcoolique de Bougnac…), elles sont étouffées par une mise en scène trop pesante, trop directive qui veut « montrer » pour faire voir, prenant ainsi le pas sur un fond uniquement présent en filigrane.

Cette erreur, non rédhibitoire, provient d’un mauvais dosage entre ce qui doit être dit, montré et suggéré. Il aurait fallu capter les silences, les impératifs d’une guerre fratricide (contextes politiques) et les spécificités, non pas dans un déroulement « opérationnel » (les missions, plutôt bien rendues) mais dans leurs logiques de terrain (guérilla). En éliminant les ralentis et autres mauvais effets de caméra (caméra portée par Magimel afin de nous plonger dans sa folie naissante), le réalisateur aurait sans doute accentué la portée psychologique de ses personnages dans une intimité se passant presque des missions. L’enjeu, dans un film de grand spectacle, provient du politique, de l’identitaire ou des stratégies de guerre. Il donne les raisons du combat, des explosions, des peurs physiques ; il permet une entrée dans l’Histoire au détriment des individualités.

Florent-Emilio Siri navigue alors entre deux terres ; il se met en mode action et offre quelques belles sorties en épousant un style anguleux via une photo léchée qui hypnotise le spectateur. Il s’autorise la facilité d’une caméra montrant la cruauté d’une guerre sans jamais la porter vraiment. Cette démonstration de l’image, même compris dans un scénario qui tente d’éliminer tout manichéisme, rend obsolète pour ne pas dire « limite » une telle représentation du conflit. La scène du village est bêtement bâclée et tombe dans les scories du spectacle sans fondement.

Pourtant nous nous interrogeons encore. Nous posons la question du sens et voulons apporter une réponse à cette démonstration du sable de la honte.

Si Trahison nous séduisait par sa rigueur et sa sobriété en arpentant une Algérie déchirée, muette, défiante et avide de paix, Ennemi intime se structure en un rythme binaire, mais sans doute réaliste, entre les missions et le camp, dans une captation de l’espace beaucoup plus étale. Il manque des interstices de vie, une interaction entre l’univers étouffant d’une guerre et ceux qui l’arpente. Essai louable mais bancal d’un film historique sur la guerre d’Algérie, Ennemi intime ne peut correspondre au traitement qu’impose ce conflit. Sans renier définitivement l’approche « grand spectacle » qu’il propose, notre relation à l’histoire demande sans doute un recul supplémentaire pour appliquer un regard « dépassionné » mais éminemment politique, culturel et affectif (ce qui n’est pas contradictoire et dépend de l’intensité de cet affectif) d’un conflit dont les meurtrissures déchirent encore les âmes des deux côtés de la Méditerranée.
 
geoffroy

 
 
 
 

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