Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 22



En pleines répétitions pour sa pièce au Théâtre du Rond Point, Petits chocs des civilisations (11 septembre - 10 novembre 2012), Mohamed Fellag, dit simplement Fellag, s'interrompt pour la promotion d'un film-miracle. Il n'a pas vu son succès arriver. Il n'en a pas beaucoup profité, toujours occupé sur les planches... mais pourtant, il a bien habité Monsieur Lazhar.
En face du Panthéon, il pose sa voix, fait pétiller ses yeux, et écoute attentivement les questions.
Ecran Noir : Comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?




Fellag : J’avais lu la pièce de théâtre dont est tiré le film. Michel Didym (metteur en scène de théâtre et créateur de la manifestation « La Mousson d’été », ndlr) m’avait demandé de lire ce texte dans un Festival. Dès la première page, j’ai été saisi par la force de dramaturgique de ce personnage, tout ce qu’il draine, et puis la justesse de ton, la précision de ce qu’il dégage… Et puis il y a une poésie, une folie, un humour qui soutient tout ce texte. Tout ça nous indique qu’avant son drame, Bachir Lazhar devait être un bon vivant…

EN : Justement, cette dérision, ce décalage c’est peut-être aussi une armure pour se protéger…
F : Montres Absolument. Ça nous permet aussi d’avoir une contenance vis-à-vis des drames de la vie. Donc je lis le texte, l’auteure avait été informé par le Festival. Elle me connaissait pour m’avoir vu jouer ailleurs, et elle m’envoie un petit mot. C’est elle qui a écrit à Philippe (Falardeau, le réalisateur du film, ndlr) en lui disant qu’elle a trouvé quelqu’un qui ressemble à Bachir. Philippe m’a envoyé le scénario. Et quand je l’a lu, j’ai été une nouvelle fois saisi par la fidélité absolue de l’écriture scénaristique. Toute son arborescence de personnages était fidèle et pourtant je n’avais pas l’impression ni de lire un script de film ni la pièce de théâtre.

EN : Qu’est-ce qui vous a plu dans ce personnage ? Comment vous l’avez perçu ?
F : C’est un personnage qui est au bord de la déprime totale. Donc c’est intéressant pour un comédien. Un personnage dépressif c’est déjà un élément formidable car on n’est pas dans le banal, dans le fortuit. Il est « borderline » Bachir Lazhar, il est sur le fil du rasoir. Il peut très bien tomber dans le vide à tout instant mais il a cette force extraordinaire, qu’on ne voit pas d’ailleurs. Il est toujours debout. Il est là, à l’école, il lit, il regarde, il écoute, il regarde. Il n’a plus rien à perdre puisqu’il a tout perdu.

EN : Et il ment pour avoir cette place.
F : Et il ment. Mais il ment par omission, parce qu’il est dans une mission. La façon dont Philippe filme le personnage au tout début, quand il arrive au bureau de la directrice de l’école, pour remplacée l’enseignante qui s’est suicidée, est tournée comme s’il était un génie des 1001 nuits.

EN : Ce que j’évoquais avec le réalisateur (voir interview) : il y a un côté Mary Poppins…
F : Il fallait que ce soit ça. Je trouve que c’était juste. Il arrive comme un génie qui sort de la lampe. Il se présente comme l’homme qu’il faut à ce moment là.

EN : Sa façon de se vendre, sans arrogance, est aussi liée à sa culture.
F : Ah oui, c’est un marchand ! Et en même temps, dans l’œil, il y a quelque chose de bizarre… Si on le regarde bien…

EN : Si on vous regarde bien… c’est vous qui lui donnez ce regard.
F : Ah oui, c’est vrai !

EN : Vous lui donnez un aspect impassible, figé.
F : Il est à la fois en recherche de la vie et il est dans le déni. Il sait que s’il se relâche, il s’effondre.

EN : Comment on construit un tel personnage, entre deux mondes, sans tomber dans le pathos ni dans l’excès, en tant que comédien ? Surtout vous qui avez l’habitude d’être vivant sur scène, comment fait-on pour être immobile à l’écran ?
F : C’est très difficile. Sur les planches, je suis l’envers de Lazhar. Je suis clownesque, j’aime m’exprimer avec mon corps, je fais des grimaces. Là, il fallait que je tienne une ligne, ne le vivre que de l’intérieur, mais chargé du feu qui brûle à l’intérieur. Il y a un feu, et des braises qui se consument à l’intérieur du corps. Cela ne transparaît que par les yeux. Même la parole devait être le plus lisse possible.

EN : Du coup, il y a une forme d’autorité qui s’installe.
F : Bien sûr !

EN : Et comment avez-vous travaillé cette ligne si tendue ?
F : La première image que je me suis faîte est un verre rempli. Bashir il est plein comme un verre. Donc il fallait que je le joue comme un verre. Je me suis rapidement dit : « fais le comme un verre rempli qui marche sur des œufs ». C’est pervers. Si je me penche un peu trop, ça va couler. Il fallait rester droit. Ça créé une façon d’être, une façon de marcher, de sourire. Le sourire il vient doucement, il n’y a pas de rire. C’est davantage un sourire intérieur. Ce n’était pas pour inventer une chorégraphie du corps dans l’espace. C’était pour me donner la tonalité, le « la », du personnage. Ce n’est pas qu’une image. Il est plein de larmes. Prêt à déborder. C’est comme dans le poème (d’Henri Calet, ndlr) : « ne me secouez pas, je suis plein de larmes. »

EN : On se demande parfois s’il ne vas pas imploser…
F : Il lâche un petit peu à certains moments, mais sinon jamais. Il tient. Il est lourd de ça mais il a l’esprit léger.

EN : Justement, ce film est fort car on retient l’intensité du personnage, des drames mais on se souvient tout autant de la légèreté des situations, des dialogues… Par exemple, Lazhar est plus spontané que les adultes pourtant plus expressifs… Il n’est jamais pesant, dramatique.
F : Il n’y a pas de prises d’otages des spectateurs. Ce drame aurait pu être facile cinématographiquement. C’est un peu comme quelqu’un qui a vécu des atrocités ne voulait pas pourrir un dîner entre amis. Il va plutôt raconter des blagues même si sa femme vient de mourir…

EN : On comprend l’intérêt, et même l’empathie, du comédien pour le personnage. Mais est-ce que cela suffit pour accepter un rôle ?
F : C’est très difficile d’aimer un personnage, même un bon personnage, si le scénario est mal écrit, si l’histoire est mal aboutie. Dans ce cas, c’est un film qu’on ne fait pas. Tout est important dans un film. Ici, on traite de l’humain, de l’éducation, de la peur de l’autre, du rapports entre adultes et enfants, … tout ça, ce sont des faits de société auxquels on s’intéresse tous, qu’on connaît par les livres, le cinéma, les médias. Après la question est de savoir comment ils sont traités. La gravité, la sincérité, la justesse du traitement scénaristique comptent : on est dans une vérité qui nous touche, ou on ne l’est pas. Il faut que ça m’intéresse. Si ça ne m’intéresse pas, le personnage ne m’intéressera pas. Après, je m’informe, je me documente… ça devient une nourriture sociale.

EN : Vous vous doutiez du succès public de Monsieur Lazhar, et de ses multiples prix, jusqu’à cette nomination aux Oscars?
F : Pas du tout. Pour moi, c’est un film intime. J’étais très étonné par ça. Je ne pouvais pas faire la promotion du film au Québec ni recevoir les prix parce que j’étais en tournée théâtrale à ce moment là. Mais j’ai tout suivi sur Internet ou par les messages de Philippe et je n’en revenais pas.

EN : Et ça ne vous tente pas de reprendre le rôle au théâtre ?
F : Non, parce que c’est très délicat maintenant. J’avais envie de le faire avant. Il y avait même un projet, avec Michel Didym, pour que ça se fasse. J’ai reçu le scénario entre temps. Mais là c’est très difficile. On peut faire l’inverse : jouer un personnage au théâtre et le reprendre pour le cinéma. Mais jouer le personnage au cinéma puis le refaire au théâtre, ce n’est pas possible.

EN : Pourquoi ?
F : C’est comme si on profitait d’un succès. Et puis on donne tout à la caméra, alors rejouer la même chose, sur scène, ce n’est pas très intéressant. On a envie que le mystère que procure le cinéma reste.

EN : Pour vous, en tant que qu’acteur, où se situe la différence entre le cinéma et le théâtre ?
F : Au cinéma, il y a une précision. On peut refaire les prises. On peut découper les scènes au montage pour que le résultat final soit le meilleur possible. Alors qu’au théâtre, on répète deux mois et puis après on se débrouille. Il y a un plaisir fou sur scène. Ce n’est vraiment pas le même métier. Bien sûr, parfois, sur scène, on joue comme si on nous filmait en gros plan, la manière dont on lance une phrase, dont on bouge… Plus généralement, au théâtre, il y a plus de libertés… Quand on joue devant une caméra, il faut imaginer le spectateur dans la salle. La caméra devient le spectateur. Cela donne une différence de ton. Le réalisateur peut intervenir car c’est lui qui est derrière la caméra, donc le premier spectateur.

EN : Pour finir, vous revenez sur scène à partir de septembre. Pouvez-vous nous parler un peu de ce Petits chocs des civilisations ?
F : Je suis parti d’une idée prétexte. D’après un sondage, le couscous est devenu le plat préféré des Français.

EN : Quand il est bien fait.
F : Quand il est bien fait ! A partir de cette idée-là, je conçois comme disait Queneau une démonstration par l’absurde des chocs des civilisations. Tout cela est nourri par la réalité. Tous les clichés qu’il y a entre les uns et les autres, je leur tords le cou, je les moque, je grossis le trait. J’essaie de faire rire avec des faits pas forcément drôles. A partir du moment où le couscous est le plat préféré des Français, tout est possible : on peut inventer tout ce qu’on veut.


   vincy