Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 22





Patrice Leconte nous reçoit dans son bureau de Montparnasse, un lieu clair et lumineux. Pantalon blanc et pull col roulé, il ne dépare pas de son image de simplicité que tout le monde s'accorde à lui reconnaître. Son dernier film, Rue des Plaisirs, avec Laeticia Casta, Patrick Timsit et Vincent Elbaz, est sorti il y a deux semaines. Retour en arrière.
Ecran Noir : C'est Serge Frydman, avec lequel vous aviez déjà travaillé sur les scénarios des Grand Ducs et de La Fille sur le Pont, qui est à l'origine de Rue des Plaisirs. Comment s'est passée votre collaboration ?





Patrice Leconte : Un jour, alors que je m'apprêtais à tourner La Veuve de Saint-Pierre, Serge Frydman me dit : " il y a une histoire que j'ai envie d'écrire depuis longtemps. Mais je ne veux rien t'en dire. Seulement que ça se passe en 1945. C'est une histoire très sentimentale, une histoire d'amour. Une prostituée. La fermeture des maisons closes ". Comme j'ai beaucoup d'estime pour son travail, je me suis engagé à tourner quand il l'aurait écrit. Moi, je suis parti tourner mon film, lui a écrit dans son coin, puis il m'a remis un scénario qu'après, on a retravaillé un peu ensemble.

EN : Contrairement à vos premiers films, vous n'êtes que peu intervenu dans le scénario ?

PL : Pendant assez longtemps, j'écrivais seul ou avec d'autres scénaristes, mais les films étaient toujours plus ou moins des initiatives personnelles. Et puis je me suis dis que j'allais peut-être finir par tourner en rond parce que l'imagination est sans limite, mais le champs d'inspiration ne l'est pas. Maintenant, je suis ouvert à tout. J'aime bien quand les idées viennent de l'extérieur et vous entraînent vers des terrains que vous n'aviez jamais fréquentés et que, peut-être, vous n'auriez jamais fréquentés. Par exemple, quand j'ai reçu le scénario de Ridicule, jamais je n'aurais pu penser que mes pas m'entraîneraient du côté du XVIIIème siècle. Il a fallu que le scénariste (Rémi Waterhouse), me prenne par la main.

EN : Comme le scénario de La Fille sur le Pont, celui de Rue des Plaisirs évoque des destinées sentimentales. C'est quelque chose qui vous est très proche, même si vous n'en êtes pas à l'origine ?

PL : Quand on se sent bien avec le scénario d'un autre, c'est parce qu'on s'y retrouve soi-même. Et c'est vrai que dans ce que raconte Serge Frydman et sa manière de raconter ce destin contre lequel on ne peut pas faire grand chose, je m'y retrouve.

EN : Vous dîtes ne pas vous documenter sur les époques que vous filmez. Comment s'est passé la reconstitution de l'époque de Rue des Plaisirs et notamment celle de la maison close ?

PL : J'avais toujours rêvé d'une maison close qui ressemble aux peintures des orientalistes. Avec le décorateur, Ivan Maussion, qui est un collaborateur très fidèle, on s'est plu à imaginer ce Palais Oriental selon nos rêveries et non pas selon des documents d'époque. J'imagine fort bien que les conditions de travail et de vie des prostituées n'étaient pas très rigolotes, mais ce n'est pas ça que j'avais envie de raconter. Ce qui m'intéressait de raconter, c'était un rêve.

EN : On est plus dans la volupté.

PL : Oui, c'est davantage un univers fantasmatique. Pas un univers réaliste. Le cinéma réaliste est très estimable, mais c'est un cinéma qui m'ennuierait beaucoup de pratiquer. Je crois plus à la rêverie.

EN : On sent que vous êtes très proche de vos personnages. Comment avez-vous choisi ceux de Rue des Plaisirs ?

PL : J'ai choisi moi-même l'ensemble des comédiens. Très vite, j'ai pensé à Patrick Timsit pour incarner Petit Louis. Ca faisait longtemps que l'on voulait travailler ensemble, mais nous voulions attendre le bon projet. Et quand Petit Louis est arrivé, ça a été le bon rendez-vous. Patrick Timsit a tout de suite voulu l'incarner.

EN : Et Laeticia Casta?

PL : J'y ai pensé assez vite également. Je ne la connaissais pas du tout ni dans la vie, ni au cinéma. Mais je sentais qu'il y avait quelque chose de formidable chez cette fille-là et qu'elle était très proche du personnage de Marion. Et puis j'aimais bien l'idée que Marion soit jouée par quelqu'un qui ne soit pas vraiment une comédienne.

EN : Vincent Elbaz ?

PL : Je ne le connaissais pas non plus, mais c'est un acteur que j'aime beaucoup. Je n'ai pas pensé à lui tout de suite, mais quand il m'est venu à l'esprit, je me suis dit qu'il ferait un Dimitri absolument parfait. Il a ce côté à la fois juvénile, insouciant et très clair. Alors je trouvait très bien de lui confier ce personnage un peu ambigu et trouble et dont on ne sait jamais s'il est réellement amoureux. Lui aussi a aimé le projet. J'ai souvent de la chance : les acteurs que je contacte me disent oui !

EN : On a l'impression que le personnage de Petit Louis est celui que vous avez voulu rendre le plus attachant…

PL : C'est vrai que le film est avant tout l'histoire de Petit Louis, plus que celle de Marion. L'histoire d'amour centrale est celle de Petit Louis et de Marion et non pas celle de Marion et Dimitri. Du moins c'est cette histoire qui m'intéresse et qui me passionne.

EN : Dans l'ensemble de vos films, vous vous attachez à des personnages qui ont beaucoup de failles, comme les trois de Rue des Plaisirs...

PL : Oui ! Les balèzes et les rouleurs de mécaniques, ça m'ennuie ! Je préfère non pas les personnages fragiles ou sentimentaux, mais toujours ceux qui ont des jardins secrets, des zones d'ombre, du désir… Et même quand je mets en scène un personnage peu recommandable, je m'arrange toujours pour, à un moment ou à un autre, lui trouver un petite faille pour le rendre attachant et qu'on ne puisse pas le condamner d'une manière totale.

EN : C'est la première fois que vous travailliez avec les trois comédiens principaux. Mais dans vos précédents films, on retrouve souvent certains comédiens. Pouvez-vous nous parler en quelques mots de certains d'entre eux? Commençons pas Michel Blanc.

PL : Il faisait partie du groupe du Splendid quand on a fait les deux Bronzés et lui, dès qu'il avait un moment tranquille, il me prenait pas la manche et me disait : " tu ne veux pas qu'on fasse des films ensemble ? ". Et je sentais bien que c'était celui du groupe qui avait le plus envie d'avoir une vie solitaire et indépendante. Après l'avoir eu comme comédien principal de quelques films (Viens chez moi, j'habite chez une copine, Circulez, y a rien à voir…), j'ai été ravi de l'entraîner dans un film tel que Monsieur Hire qui était un terrain totalement inédit pour lui, un terrain dramatique et sombre.

EN : Jean Rochefort ?

PL : C'est celui avec lequel j'ai fait le plus de films je crois. Curieusement, c'est comme si c'était moi en plus vieux. On dit que François Truffaut avait trouvé en Jean-Pierre Léaud son double en plus jeune. Eh bien moi, c'est Rochefort qui est mon Antoine Doinel dans le futur ! Alors se retrouver régulièrement nous apporte quelque chose à tous les deux.

EN : Pourtant, ça n'a pas très bien commencé entre vous, non ?

PL : Oui ! le premier film a été très houleux (Les Vécés étaient fermés de l'intérieur NDLR). Mais c'est peut-être celui qui a malgré tout scellé notre amitié.

EN : Et Vanessa Paradis ?

PL : Je n'ai fait que deux films avec elle (Une chance sur deux et La fille sur le pont). Pour moi, c'est comme la fée Clochette. Je ferai d'autres films avec elle parce que je ne veux vraiment pas la perdre de vue. Il y a des choses qui se trament d'ailleurs, rien d'officiel encore, mais des projets.

EN : Daniel Auteuil ?

PL : Quand j'ai fait ces deux films avec lui (La Veuve de St Pierre et La Fille sur le pont), on ne se connaissait pas dans la vie. Très curieusement, quand j'ai fait sa connaissance, en 24 heures, on a eu l'impression qu'on se connaissait depuis 15 ans. Vous savez, cette espèce de bonheur ahurissant que l'on a à se retrouver sur une longueur d'ondes commune. Sa manière de jouer et d'être me fascinent.

EN : Jean-Pierre Marielle ?
PL : Il est une espèce de grand escogriffe à la fois très sombre et très lumineux. Il a une folie et un humour qui me transportent de joie. C'est presque un modèle de vie, d'intégrité, d'humour, de talent et de folie. Il m'impressionne beaucoup. Je me sens à la fois très à l'aise avec lui et à la fois pas du tout parce qu'il est tellement surprenant, inattendu, surréaliste à sa manière. Jean-Pierre Marielle est une savonnette. Insaisissable !

EN : Un dernier acteur que vous avez retrouvé à plusieurs reprises : Bernard Giraudeau.

PL : Ah ! Bernard Giraudeau ! J'ai fait 3 films avec lui et, à chaque fois, ça a été des aventures heureuses et des gros succès (Les Spécialites, Viens chez moi, j'habite chez une copine et Ridicule). Un peu comme s'il me portait bonheur. Alors je devrais l'associer plus souvent à mes films comme ça je ferais plus d'entrées ! Je trouve que plus il vieillit, meilleur il est. Il devient de plus en plus émouvant, juste et élégant. C'est un grand acteur.

EN : Dans Rue des Plaisirs, on retrouve des collaborateurs fidèles (Joëlle Hache pour le montage, Yvan maussian pour les décors, Eduardo Serra pour la photographie…)...

PL : Oui, ce n'est pas pour ronronner mais quand le courant passe avec des gens précieux, il ne faut pas les perdre. Alors c'est vrai que Joëlle Hache a monté quasiment tous mes films et Yvan Maussian fait presque tous mes décors. Et puis à d'autres postes, j'ai des fidélités.

EN : Est-ce qu'on pourrait dire qu'il y a une famille Leconte ?

PL : Non, parce que je ne me sens pas du tout patriarche. Il y a des amitiés fortes, du plaisir à travailler ensemble et de la gaieté.

EN : Vous faites figure de cinéaste éclectique qui est passé plusieurs genres…

PL : C'est avant tout parce que je suis très éclectique dans mes goûts. De temps en temps, à propos d'un film, je me dis pourquoi pas ? Et ça m'amuse de frotter mon enthousiasme à quelque chose que je n'ai jamais fait. C'est comme quand on aime le cinéma, on voit des choses très différentes. Eh bien en tant que réalisateur, c'est pareil !

EN : Beaucoup de vos films ont rencontré un énorme succès : 5 millions pour Les Spécialistes, presque 3 pour Viens chez moi, j'habite chez une copine, puis Les Bronzés, Ridicule… Qu'est ce que cela fait ?

PL : C'est une satisfaction que vous n'imaginez pas. Le fait que le travail que l'on fait rencontre le public, c'est énorme. Je ne me dis pas que les gens m'aiment, mais qu'ils s'intéressent à mon travail. C'est la satisfaction d'avoir fait quelque chose qui est destiné à un public et de voir que le public est là, présent, heureux. Mais inversement, puisque j'ai connu vraiment toutes les températures de la douche, quand un film dans lequel on a mis beaucoup de passion et d'énergie et qui n'intéresse pas les gens, cela vous plonge dans une tristesse infinie. Parce qu'on se dit : j'ai fait ça et les gens n'ont pas envie d'y aller. Ce n'est pas qu'ils n'aiment pas mais qu'ils n'ont pas envie d'y aller.

EN : Vous avez réalisé 20 longs-métrages (avec le prochain, L'Homme du Train), plus de 250 publicités, des vidéos (pour Alain Souchon et Alain Chamfort), écrit un livre…

PL : Oui j'ai aussi tourné un peu pour la télévision. Mais en même temps, je suis un père de famille pas trop absent, je ne suis pas un mari fantôme. Il m'arrive de prendre des vacances. Non, non, j'y arrive ! !

EN : Quel est votre secret ? !

PL : Eh bien, je travaille beaucoup ! Mon secret, assez souvent, c'est de ne pas me poser trop de questions. Le verbe que je préfère, c'est " faire ". Parfois, c'est vrai que je ne réfléchis pas assez et ça me joue des tours. Mais j'aime bien avancer, tout le temps. Et j'adore faire des films. Le reste, ce sont des activités périphériques. Et je suis très organisé. Je ne me lève pas à 11 heures du matin !

EN : Lorsque vous étiez étudiant, vous alliez voir 5 films par jour. Et maintenant ?

PL : J'y vais toujours beaucoup. Au théâtre aussi. C'est par période. Quand je suis en tournage, je prends du recul parce que ça me perturbe plutôt de voir le film de quelqu'un d'autre. Quand je suis trop pris par quelque chose, je ne vais pas au cinéma. Alors je prends du retard !

EN : Est-ce qu'il y a des films, des réalisateurs qui vous ont marqué ces derniers temps ?

PL : Et comment ! Parmi les américains, le film de David Lynch m'a fait un effet incroyable. Le film des frères Coen, The Barber, également. J'ai adoré le dernier Woody Allen (Le Sortilège du Serpent de Jade). Et puis plus près de chez nous, je trouve que le film d'Alain Chabat est une merveille absolue (Mission Cléopâtre). Vraiment ! J'ai adoré le film de Zabou, Se souvenir des belles choses. C'est un petit film tellement maîtrisé, tellement réussi qu'il m'a beaucoup troublé. Voilà, par rapport à des enthousiasmes récents ! Ah non ! Le Peuple Migrateur aussi ! Ca m'a plu énormément. J'ai adoré le film. C'est le seul film que j'ai vu quand j'étais en train de tourner L'Homme du Train. Je me suis dit : " un film sur des oiseux qui volent, ça ne va pas me perturber " !

EN : Michel Blanc a dit à votre sujet : " Patrice est un personnage que j'ai appris à ne pas connaître. Premier abord : simple et sympa, détendu, ouvert. C'est quelqu'un d'évident. Plus on le côtoie, mystérieux, torturé, certainement quelqu'un de trouble. En tous les cas, une personnalité riche ". Qu'en pensez-vous et comment cela se retrouve-t-il dans vos films ?

PL : Ca m'étonne qu'on puisse dire ça de moi parce que je n'ai pas l'impression d'être quelqu'un de très compliqué. J'ai l'impression d'être plutôt de plain pied avec les gens. D'être normal et équilibré ! Et d'un autre côté, s'il le dit, c'est que c'est vrai puisqu'on s'est bien connus : on a souvent travaillé ensemble, on a tourné des films ensemble, on a écrit des films ensemble. Et puis il n'est pas le premier à le dire ! D'une certaine manière, je trouve ça presque amusant et flatteur parce que c'est quand même plus satisfaisant de penser qu'on est pas translucide et qu'on est pas quelqu'un dont on a fait le tour en un quart d'heure ! Donc à la fois, ça m'étonne et ça me flatte ! Mais en tous les cas, je lui retourne le compliment parce que s'il y a quelqu'un qui est secret comme ce n'est pas permis, c'est bien Michel !

EN : Pour finir : L'Homme du Train en quelques mots (le prochain film de Patrice Leconte) ?

PL : Le meilleur résumé du film, si on peut dire résumé, c'est : " N'avez-vous jamais rêvé d'être quelqu'un d'autre ? " A partir du moment où vous savez que le film est avec deux acteurs aussi différents que Jean Rochefort et Johnny Hallyday ! C'est l'histoire d'une rencontre improbable.

Vaste programme…

Propos recueillis par Laurence 02/2002.


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