Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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L'Interview de Claude Miller
LA CLASSE DE NEIGE
Prix du Jury ex-aequo Cannes 1998.






Pouvez-vous nous raconter l'histoire de La Classe de Neige?

Alors comment vous dire? La Classe de Neige c'est l'histoire d'un petit garçon qui vit dans la peur pour des raisons précises que le film explique au fur et à mesure et que je ne vous expliquerai pas...et comme c'est un petit garçon, les seules armes qu'il a pour se défendre contre cette peur, c'est son imagination. Il va faire appel à son imagination pour dénouer une situation très difficile à vivre.

Qu'est ce qui vous a attiré dans le roman de Emmanuel Carrère?

C'est en effet adapté de La Classe de Neige, montre pas cher un roman d'Emmanuel Carrère, qui est sorti il y a environ 3 ans et qui a eu le prix Femina, qui est un magnifique roman...Ce qui m'a inspiré c'est que Carrère abordait un domaine qui est rarement abordé, à part dans les grands moments du XIXè siècle, comme Dickens, etc... et qui est justement tout l'aspect noir de l'enfance. Y a les aspects positifs dans l'enfance, heureusement. Il y a la fraîcheur, la rigolade, les blagues avec les copains. Il y a les choses qu'on découvre, agréables... Il ya aussi, et on n'en parle jamais, beaucoup de peurs, beaucoup de phobies, beaucoup d'anxiétés. Beaucoup de choses qui sont toutes aussi fondatrices pour l'adulte qu'on va être plus tard que les choses agréables.

En clair c'est plus l'enfance que l'actualité, avec les histoires de pédophilie et notamment l'Affaire Dutroux, qui vous a inspiré?

Bien sûr...mais quand j'ai pensé faire le film et quand le roman est sorti, c'était bien avant que tout cela n'éclate. C'était en 95. Cette affaire, rappelez-vous elle est sortie l'année dernière. Le film était en train, largement, quand tout cela a éclaté.

La grosse différence que je trouve, c'est que mon criminel dans mon film, à la grosse différence de Mr Dutroux, est seulement un malade. il ne fait pas ça pour de l'argent. Ce qu'il y a de terrible dans l'Affaire Dutroux, et qui est, à mon avis, pratiquement pas intéressante à montrer, c'est qu'en plus d'être un vrai pervers sexuel, cet homme là fait ça pour de l'argent. C'est un ruand de bas étage, c'est encore plus dégoutant. Mon personnage, dont je ne vous révèle pas l'identité, c'est simplement de l'ordre de la pathologie. C'est tout à fait différent. Mais les faits divers ne m'ont pas inspiré. C'était les peurs, et il fallait donner une assise à cette peur.

Il y autre chose qui m'intéresse dans le roman d'Emmanuel Carrère, c'est justement comment les enfants, qui savent beaucoup plus de choses qu'on ne le croit sur la sexualité des adultes, comment ils gèrent ça; comment ils gèrent ça dans leurs têtes. On ne s'en occupe jamais et on a tort. Je crois qu'il faut s'arrêter et prendre le temps de s'expliquer sur ces problèmes, avec les enfants.

C'est un thème que vous avez souvent aborder. Est-ce une manière de parler de vous?

Moi j'étais ce qu'on appelle un tourmenté. Ça se voyait pas trop. Je n'avais pas l'apparence extrêmement souffrante - il a tellement de raions de l'être - de mon personnage dans le film. Moi j'étais très tourmenté parce que j'étais un imaginatif, c'est peut-être pour ça que j'ai fais du cinéma plus tard. C'est à dire que je me faisais beaucoup de cinéma dans la tête. Beaucoup de choses étaient facteur d'anxiété. J'étais un traqueur quand j'étais ado.

En tant que metteur en scène quel est votre moteur principal: l'image, l'histoire....???

Je crois que c'est les émotions ma motivation principale. C'est à dire que je ressens des émotions soit par rapport à des choses que j'ai envie de raconter moi, soit par rapport à des émotions que je lis dans une fiction, dans un roman. Et si ces émotions sont très fortes, j'ai envie de les faire partager au public et donc c'est surtout ça qui m'entraîne.

Votre film a été présenté au Comité de Sélection du festival à la dernière minute. C'est une volonté de la part du distributeur?

Ecoutez, comme c'est un film pour des raisons évidentes qu'on a tourné cet hiver, on savait qu'il serait prêt du côté du début du printemps. Et on s'est vite dit, "bon bah peut être qu'il peut aller à Cannes s'il est assez bon pour y aller."

Donc c'était tout à fait tacite aussi bien de ma part que de la part des distributeurs, des producteurs, que si le film était prêt, on allait le présenter au Comité de Sélection. On a fait la procédure habituelle. On l,a dit à Gilles Jacob: "on sera prêt si vous voulez le voir, mais on sera prêt limite..." Et il nous a dit: "Bon je peux le voir même en copie de travail, même pas mixé."

Quand la dernière limite est arrivée, vers la 3ème semaine d'avril, on a présenté ce film au Comité de sélection en double bande, non mixé, c'est à dire pas en version finale, avec les scratchs d'une copie de travail... Il a été sélectionné, on l'a su une semaine après, et à partir de là, c'était la course pour qu'une copie standart, belle, propre, sous-titrée en anglais, sortie des laboratoires.

Vous avez souvent déclaré que vous aimiez filmer le désir. Et en regardant votre oeuvre vous vous aimez montrer la sexualité. D'où vient ce "désir"?

Je crois qu'au delà de ça que j'aime filmer, enfin que j'ai la prétention d'essayer de filmer ce qui est caché. Ça paraît paradoxal parce qu'on est bien obligé de filmer ce qui est apparent. Mais justement ce que j'aime c'est d'essayer de faire comprendre au spectateur ce qui est caché... Et quand vous parlez de la sexualité, en génréal c'est dans le domaine du secret. J'aime filmer ce qui est dissimulé, que le secret des gens apparaissent, des adultes, des enfants, des femmes... Dans ce sens là, le désir fait parti de ces choses qui ne sont pas forcément dîtes mais qui sont mystérieuses, cachées et ça ça m'intéresse.

Vous avez aussi beaucoup filmé l'enfance: Charlotte Gainsbourg dans L'Éffrontée...c'est presqu'une thématique chez vous...

Tout simplement, parce que tout ce qu on éprouve quand on est enfant, que ce soit positif ou négatif, c'est fondateur pour l,sdulte qu'on va être plus tard; donc ce sont des moments, des émotions, des états d'âme extrêmement importants.

Et le petit Nicolas vous le voyez comment avec quelques années de plus?

Il va avoir du mal à s'en sortir. Il a besoin d'être accompagné, d'être très très soutenu...Je ne le vois pas. Il n'y a pas de fiction au delà de la fiction que j'ai raconté. S'il existait vraiment ce petit garçon là, j'aurais de la peine pour lui et je pense qu'il faudrait mettre tout en oeuvre pour l'aider.

D'où sont venues les allégories du film: quand il embrasse sa maîtresse, quand il prend son ami dans ses bras comme la vierge et son fils...?

De mes souvenirs. Vous savez je crois que 99.5% des garçons fantasment sur leur institutrice, sauf si elle est épouvantablement vilaine. Mais si ce n'est pas sur une institutrice, ça va être sur leur voisine. C'est normal: je crois que ça fait parti de la sexualité des enfants. J'ai fais appel à mes souvenirs et je ne crois pas être quelqu'un d'anormal ou alors j'aime bien dire "anormal comme d'autres". Et puis la deuxième chose, quand l'enfant prend l'autre enfant dans ses bras...Cet enfant est tellement abandonné, tellement malheureux, il se sent tellement inférieur aux autres à cause du secret qu'il porte, que tout ce qui peut être un contact, un réconfort, quelque chose de chaleuruex, il en a besoin donc il fantasme ça: d'être à la fois le sauveur du leader de la classe, qui soit lui héros à son tour, et même de le protéger au point de le prendre dans ses bras, Vous critiquez aussi l'overdose de protection parentale sur leurs enfants...

Tout ce qui est excessif est mauvais. Mais il faut bien comprendre, j'espère qu'on finit par comprendre, que ce père là ne peut se défendre de lui même, et des choses qui lui font peur en lui-même, qu'en essayant d'être une espèce de père modèle au point qu'il est excessif là dedans.

C'est aussi la première fois que Carrère fait une adaptation cinématographique...

Je ne dirais pas ça parce qu'il a fait des travaux sur beaucoup de téléfilms et c'est quand même du même ordre...

Mais c'est la première fois qu'il adapte un de ses romans?!

Oui. Et d'ailleurs il était très réticent au départ, et on peut le comprendre. Parce qu'il venait de passer un an sur ce roman et il n'avait peut-être pas envie de s'y replonger pour faire un scénario. Moi je voulais qu'il soit là, parce que d'abord c'est un ami, c'est quelqu'un que je connais bien. C'est quelqu'un qui, en dehors d'être romancier, est un cinéphile, un fou de cinéma. Il connaît très bien le cinéma. Il était critique de cinéma. Et je savais qu'il allait essayer de rendre cinématographique ce récit.

Comment vous êtes-vous partagés le travail?

Ça a commencé par un travail de 3 ou 4 jours ensemble, où on lisait l'un devant l'autre chacun des chapitres du livre. On s'arrêtait après chaque chapitre pour dire "Alors comment on va faire là?". Et puis après il est parti tout seul parce que j'avais d'autres films en train...il est parti tout seul sur le scénario.

C'est un film produit par les américains, le premier film produit par Warner en France...

C'est pas un film produit par la Warner. C'est un film co-produit. En fait le film est produit par moi, par ma société: Les films de la Boissière. C'est un film co-produit par ma société, FR3, ...

France 3...

France 3 pardon, c'est parce que je suis vieux que je dis FR3... Rhône Alpes Cinéma, Canal + et le CNC, et à 20% par la Warner. Donc on ne peut pas dire que c'est un film produit par la Warner, parce que 20% ce n'est pas 80%. C'est toujours bien qu'une société aussi solide vous donne un peu d'argent pour contribuer au budget d'un film. C'est surtout bien parce que sur le plan de la distribution ils ont la force de feu pour vous distribuer correctement.

Qu'est-ce que ça fait de travailler avec une société comme la Warner, et bien je dirais jusqu'à présent que ça fait beaucoup de bien parce que j'ai eu une paix royale, j'ai fais le film que je voulais. A partir du moment où ils ont lu le scénario, et qu'ils ont dit "OK on rentre à 20% dans votre histoire", et bien je ne les ai plus revu jusqu'à la copie standart. Ils ont beaucoup aimé le film, disent-ils. Je suis ravi. On ne peut pas rêver des partenaires disons plus faciles.

Puisqu'on parle de ça, quelle est votre position par rapport à l'AMI [Accord Multilatéral sur l'Investissement]?

Par rapport à l'AMI, il faut vous dire que l'AMI est une histoire enterrée parce qu'il faut bien que vous comprenniez que les Américains sont beaucoup plus protectionnistes que nous. Ils ont beaucoup plus de choses à protéger et ils ne veulent pas que l'AMI aboutisse. Ils ont beaucoup plus de raisons de ne pas vouloir que l'AMI aboutisse. Et quand les Américains sur le plan commercial ne veulent pas quelque chose, ça n'arrivera pas.

Maintenant il y a des dangers beaucoup plus grands. Ça s'appelle le NTM. C'est pas un groupe de rock, c'est une négociation de libre-échange entre l'Amérique et l'Europe, et là il va encore falloir monter au créneau pour que soit séparer de ces négociations tout ce qui est culture et audiovisuel. Il y a encore un combat à mener, qu'il faut mener, pour que nous continuons à vivre avec notre cinéma, qui est différent de leur cinéma. Et s'ils envahissent tout, notre cinéma différent, qu'on l'aime ou qu'on l'aime pas, mais qui fait que nous sommes là et que nous vivons, qui est différent d'un cinéma Mickey ou d'un cinéma Fast-food, ne pourra plus exister.

L'argent que peuvent mettre des sociétés étrangères dans nos productions, il est le bienvenu, à condition que comme pour mon film, ce soit des films français, en langue française, avec des techniciens français, des acteurs français et qu'on ait le "final cut". Toutes choses que j'ai eu. Dans ces conditions là, bravo. Ça veut dire qu'on nous fait confiance. Qu'on peut faire des films qui marchent peut-être...

Comment travaillez-vous avec des enfants sur le tournage?

Je fais toujours des lectures, que ce soit des adultes ou des enfants. je fais des lectures avant le début du tournage pour être sûr qu'on comprend bien, notamment avec des enfants, tous les aspects d'un scénario, qu'il n'y a pas de choses obscures. Ensuite j'aurais tendance à travailler comme avec des acteurs adultes. On fait des répétitions sur le moment et puis quand ça a l'air de venir, mais pas trop pour quand même avoir la spontanéïté, on s'arrête et on dit moteur...

Disons que la grosse différence qu'il y a avec les acteurs c'est qu'on peut se servir avec les adultes d'un tas de procédés, de séduction, de diplomatie, d'hypocrisie parfois, tacite entre adultes. Entre adultes consentants je dirais. Avec les enfants, on peut pas. Faut pas, pour employer une expression triviale, leur vendre le piano. Les enfants ils savent tout de suite quand c'est faux. C'est très très difficile. Parce qu'on s'habitue entre adultes à cette compromission, et là il faut se déshabiller un peu pour être vrai. Parce que sinon on n'obtient pas des bonnes choses avec eux.

Comment avez-vous trouvé le jeune acteur vedette?

Clément Van Der Bergh, qui joue le rôle de Nicolas, c'est un enfant qui avait déjà fait 3 ou 4 téléfilms. C'est son premier film de cinéma. J'ai vu ses téléfilms et dès que j'ai pensé à La Classe de Neige, il faisait parti des possibilités. Je l'avais notamment vu dans une adaptation de La ville dont le prince est un enfant, réalisé par l'acteur Christophe Malavoy, qui jouait et mettait en scène, où Clément était formidable. Et je m'étais dit "Si j'arrive à monter La Classe de Neige, je prendrais Clément. J'ai quand même vu 150 jeunes comédiens pour les 2 rôles principaux, même pour celui de Clément. Mais je suis retourné à lui parce que c'est lui que je préférais.

Deux dernières petites questions: Est-ce que vous êtes déjà allé en classe de neige?

Je ne suis jamais allé en classe de neige parce que je ne sais pas skier. Mais je suis allé beaucoup en colonie de vacances quand j'étais enfant, et c'est la même ambiance.

Et êtes-vous déjà venu à Cannes, comment vous vivez ce Festival?

Je ne suis jamais venu à Cannes avec un de mes films. Et ce n'est pas pareil du tout. C'est à dire que j'ai toujours beaucoup aimé aller à Cannes, monté les escaliers pour voir les films des autres. J'ai bien aimé ce qu'il m'est arrivé avant-hier [lors de la projection officielle]. C'est une impression très très forte. C'est pas tellement la montée des marches parce que la montée des marches c'est très drôle, c'est tellement formel, tellement "show off" que ça m'amuse. Ce qui me ravissait c'était que je montais les marches avec 4 enfants que personne ne connaissait, les acteurs adultes que personne ne connaissait, entre 2 bouquets de stars devant et derrière, c'était assez sympathique. Et puis ce qui est touchant, c'est quand vous êtes applaudis à la fin, que tout le monde se lève pour vous applaudir... c'est un gros choc. Moi je ne suis pas blasé de ça. Je trouve ça très émouvant.

Si l'on croit très fort à quelques chose, est-ce que ça finit par arriver???

(sourire) Il m'est arrivé que ça m'arrive quand j'étais petit. En même temps je répondrais comme Patrick le moniteur, je réfléchirais un peu et je dirais: "Non non je ne crois pas".


   vincy