Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 22





Les temps sont loins où elle tournait seulement dans des films d'auteurs rigoureux et engagés, aux prises avec d'éternels problèmes de production. Laura Morante est aujourd'hui l'une des actrices italiennes les plus connues et appréciées sur la scène européenne.
Nous la retrouvons dans son appartement romain, à peine remise du festival de Venise, où elle a fait son apparition dans deux rôles principaux : professeur de danse dans le premier film de John Malkovich, The dancer upstairs, et sous les traits de la femme écrivain Sibilla Aleramo dans le film italien Un viaggio chiamato amore (Un voyage nommé amour) de Michele Placido.

Entourée de ses enfants, elle incarne une image très familière pour qui se souvient de la fée du logis de La chambre du fils de Nanni Moretti. On aurait presque des scrupules à déranger ce parfait tableau de famille. Elégante et expressive, spontanée et auto-ironique, la Signora Morante finit par nous avouer avec nonchalance qu'elle ne sait pas utiliser internet et qu'elle lira notre interview sur un plus traditionnel support papier.

Ecran Noir: Vous avez été définie comme la véritable star italienne (Sophia Loren à part) du Festival de Venise. Etiez-vous un peu intimidée à l'ouverture ?





Laura Morante: Heureusement, je n'ai pas lu de pareilles définitions, je m'y suis rendue en toute ignorance. Je me sens suffisamment maladroite en de telles circonstances sans devoir lire en plus ce qui a été écrit la veille…

EN: Vos deux derniers films, The dancer upstairs et Un viaggio chiamato amore, sont très différents mais égaux en intensité. Qu'est-ce qui vous a poussé à les interpréter ?

LM: Dans le film italien, j'ai été séduite par le scénario et le rôle très fort de la femme écrivain Aleramo, qui est à la fois extrêmement moderne et disposée à se sacrifier par amour. J'espère que ce film pourra bientôt paraître en France. Dans le film de Malkovich aussi, toutes les conditions étaient réunies pour que j'accepte, même si j'ai été choisie après un long chemin. Au début la production préférait une actrice espagnole. Mais Malkovich a obtenu pour moi un bout d'essai à Madrid. Je me suis tout de suite sentie à l'aise. J'admirais déjà depuis longtemps Malkovich comme interprète et je considère Javier Bardem comme l'un des plus grands acteurs au monde.

EN: N'avez-vous pas été choisie par votre passé de danseuse ?

LM: A vrai dire, je ne sais pas. Le film ne comporte pas de scène de danse puisque mon rôle est celui d'un professeur. Peut-être qu'il reste, dans mon physique et mon allure, quelque chose qui me rend vraisemblable dans ce rôle. De toute façon, ça m'a fait très plaisir de me projeter à nouveau dans la dimension de la danse.

EN: Que pensez-vous de Malkovich comme réalisateur ?

LM: C'est un réalisateur qui parle très peu, qui préfère créer une atmosphère dans laquelle les acteurs puissent évoluer de façon spontanée. John donne beaucoup d'importance au choix des acteurs. C'est un observateur très avisé et je crois qu'il prête aussi beaucoup d'attention à ce que les acteurs donnent inconsciemment, par leur simple présence et leurs mouvements.

EN: Quelle scène de The dancer upstairs conseilleriez-vous à un cinéphile ?

LM: J'aime beaucoup la scène finale, avec Javier au premier plan. C'est une scène peut-être trop longue selon la conception classique des films d'action américains, mais tellement chargé d'émotions ! J'adore ce premier plan là, peut-être parce que j'apprécie beaucoup Bardem…

EN: Le public international se souvient de vous dans le rôle intimiste de La chambre du fils. Dans The dancer upstairs et dans d'autres films vous avez également interprété des rôles très mesurés et participé à beaucoup de dialogues faits de simples regards. Vous vous considerez comme une actrice vouée à la pénombre ?

LM: Ce n'est pas toujours comme ça, par bonheur. Dans le film italien de Venise, par exemple, j'ai interprété un rôle très énergique et parfois même violent. Il est certainement vrai que je ne suis pas une actrice qui cherche la performance à tout prix, d'habitude je cherche à me mettre beaucoup au service du rôle que j'interprète. Je crois que tout film a une musique à laquelle chaque acteur doit s'adapter.

EN: Parmi les actrices italiennes, vous êtes l'une des plus eurpéennes. S'agit-il d'un choix de carrière conscient ?

LM: Pas vraiment, j'ai toujours accueilli avec beaucoup de joie les opportunités conduites par le hasard. J'ai commencé avec une forte attention pour le cinéma d'essai, un cinéma de qualité qui faisait le tour des festivals et qui était regardé à l'étranger en me donnant ainsi plus de possibilités de contacts avec des réalisateurs internationaux. Mon champ d'action s'est élargi et cette ouverture internationale m'a aussi donné la possibilité d'éviter, pendant les années de la crise économique du cinéma italien, l'obligation d'accepter de mauvais scripts.

EN: Dans quelle langue vous amusez-vous le plus à travailler, aujourd'hui ?

LM: Il n'y a pas une langue que je privilégie dans l'absolu. La seule chose qui m'intéresse vraiment, c'est de faire de beaux films, quel que soit le lieu. Le fait de jouer dans des langues toujours différentes mais me stimule et m'amuse beaucoup. Même pendant les dix ans passés à Paris, par exemple, je n'ai pas négligé la découverte de nouveaux pays : j'ai tourné trois fils au Portugal, deux en Espagne et un en Argentine. J'ai toujours eu du mal à concilier mes déplacements fréquents avec les exigences de jeune mère mais j'ai appris très tôt à le faire et parfois j'ai même emmené mes enfants avec moi pendant mes séjours de travail à l'étranger.

EN: Parmi vos films français, quel est celui dont vous vous rappelez avec le plus de plaisir ou que vous estimez le plus formateur pour votre carrière ?

LM: Ceux que j'aime le plus n'ont malheureusement pas eu de succès. Par exemple, un film franco-argentin de Eduardo De Gregorio, intitulé Corps perdus ; ou aussi Faut pas rire du bonheur de Guillaume Nicloux, qui est paru à Cannes mais qui n'est jamais sorti dans les salles.

EN: On parle déjà du prochain film que vous vous apprêtez à tourner en France, paraît-il dans le cadre d'un château. Pouvez-vous nous en dire quelque chose ?

LM: Ce sera un film d'André Bonzel, qui devrait s'appeler Le marquis noir, avec Gérard Lanvin dans le rôle principal. Il s'agit d'une histoire à la fois très sanglante et très drôle. Trois hommes et une femme évoluent à l'intérieur d'un château où se déroulent des meurtres épouvantables. Bref, c'est un polar. Le film se déroulera dans un XVIIIe siècle très réactualisé. J'ai réellement adoré le scénario. C'est l'un des plus beaux que j'aie lu, et j'espère vraiment que le projet sera réalisé.

EN: Vous avez d'autres projets en vue ?

LM: Je suis en train de tourner un film en Italie dirigé par Gabriele Muccino, intitulé Ricordati di me (Souviens-toi de moi). J'y joue un rôle de mère.

EN: Votre nom est toujours associé à celui de Nanni Moretti. Cependant, vous avez travaillé également avec d'autres maîtres comme Bernardo Bertolucci, Monicelli et Amelio. Avec quel réalisateur aimeriez-vous travailler ?

LM: Cette question m'embarrasse un petit peu. Je ne veux pas répondre pour ne pas avoir à regretter, juste après, d'avoir oublié quelqu'un. Avec Antonioni, à un certain moment, j'étais sur le point de réaliser un film mais, par malheur, le projet n'a pas abouti. Par contre, parmi les réalisateurs que j'ai aimés le plus en tant que passionnée de cinéma je mets à la première place Cassavetes.

Propos recueillis par Daniele Zappalà (09/2002).


   Daniele Zappalà