Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 21



Anna Karina, c’est la Nouvelle Vague, une voix grave qui susurre "qu’est-ce que je peux faire, j’sais pas quoi faire", des films tournés avec les plus grands réalisateurs (outre Godard, on compte Rivette, Fassbinder, Visconti, Cukor…), des chansons écrites par les musiciens les plus doués (Serge Gainsbourg, Serge Rezvani, Philippe Katerine), de la beauté et de la grâce, une immense joie de vivre, de la chance… et surtout du talent. On s’attend donc à rencontrer un mythe, et l’on se retrouve face à une femme joyeuse et gaie qui évoque ses meilleurs souvenirs avec un plaisir évident. Reconnaissante à la Nouvelle vague et à son "Pygmalion" Jean-Luc Godard, mais aussi à la vie, qui lui a permis de traverser plus de quarante ans de cinéma en virevoltant encore et toujours au son d’une mélodie indémodable.
Ecran Noir : Comment avez-vous réagi en apprenant l’existence de ce festival "Un week-end avec Anna" qui se tient du 6 au 8 mars dans la région Provence Alpes Côte d’Azur et qui vous est entièrement consacré ?





Anna Karina : J’ai trouvé ça super sympa et adorable. Je suis touchée. En plus, c’est comme si je revenais sur les pas de Pierrot le fou que nous avions tourné à Toulon et dans l’île de Porquerolles. Comme ce sont de très bons souvenirs, je suis vraiment émue. En plus, ils présentent des films que j’aime [Pierrot le fou, la religieuse, Une femme est une femme…], ainsi que la comédie musicale Anna de Pierre Koralnik, écrite par Serge Gainsbourg.

EN : Justement, comment s’est faite la rencontre sur cette comédie musicale ?

AK : Je ne sais pas pourquoi ils sont venus me chercher, moi. On ne me l’a jamais dit ! Moi je ne connaissais pas Serge Gainsbourg, à l’époque. Je savais qui il était bien sûr, mais on ne s’était jamais vu ! Peut-être m’ont-ils choisie parce que je chantais dans d’autres films ? J’avais fait des émissions de variétés à la télé aussi. En tout cas, j’étais ravie et enchantée qu’ils me proposent de participer à ce projet. Serge m’a écrit de superbes chansons. Il était très perfectionniste, donc on a beaucoup répété. J’ai même pris des leçons de chant. C’est ainsi qu’est née l’amitié entre Serge et moi. Je l’ai connu avec qu’il ne devienne Gainsbarre, c’était quelqu’un de charmant et gai, toujours très élégant. Je me souviens d’un café où on ne mangeait que du fromage. On adorait ça et on y allait souvent. On parlait verlan à l’époque, on disait des bêtises pour choquer les gens. Par exemple, quand on demandait l’addition, on disait : "Bien con ?" pour "combien ?"… On riait tout le temps ! On se voyait souvent, même après, quand il était avec Brigitte Bardot.

EN : Ce qui est terrible, c’est que vous avez eu une carrière très riche, et pourtant on vous parle presque toujours des mêmes films… si vous aviez envie de parler d’un film que personne ne cite jamais, ce serait lequel ?

AK : J’en ai tellement tourné, des films… C’est vrai qu’il y en a plein d’autres que j’aime beaucoup ! Sur tous mes films, il doit bien y en avoir 20 ou 25 qui sont très beaux. Comme L’histoire d’une mère de Claus Week, tourné au Danemark, d’après un conte d’Andersen. Il ne dure que 50 minutes, donc c’est un moyen métrage. On ne peut pas vraiment le voir comme ça mais il a été montré dans toutes les écoles de cinéma au Danemark. Il y en a un autre dont les gens me parlent parfois, c’est Shéhérazade, qui était plutôt un film pour enfants. Il est très kitsch, très beau. Jean-Luc Godard y fait de la figuration : il joue un mendiant qui marche sur les mains ! Bien sûr, on ne peut pas le reconnaître…

EN : Et le public d’aujourd’hui, comment réagit-il devant ces films ?

AK : C’est plutôt émouvant de voir que ces films sont toujours présentés et appréciés. Je ne l’ai pas fait pour ça, non. Mais ce sont des cadeaux de la vie. A l’époque, Jean-Luc m’a tout appris. Il a été mon pygmalion…

EN : …et vous avez été sa muse !

AK : (Elle rit). Oui, peut-être… J’étais trop jeune pour me rendre compte que ce qu’on faisait à l’époque allait vivre tant d’années. Et pendant les huit ans de tournée avec Phlippe Katerine, les concerts étaient souvent associés à des films. Je me suis rendu compte que ce sont des films qui intéressent toujours les gens, surtout les jeunes. C’est formidable que la jeunesse actuelle adore Pierrot le fou !

EN : C’est vrai que lorsqu’on voit ce film, on a l’impression qu’il régnait une grande légèreté et même une certaine insouciance sur le tournage…

AK : Ce fut un tournage très dynamique. Tout le monde s’entendait bien ! Ce n’était vraiment que du bonheur. On ne se prenait pas au sérieux à l’époque, maintenant les comédiens se prennent plus pour des stars. Nous, on se changeait vite fait dans une porte cochère, ou alors on se maquillait dans les toilettes d’un café ! On ne se prenait pas au sérieux, mais on faisait les choses sérieusement. Aujourd’hui, c’est moins marrant, même si le tournage de Victoria au canada était assez gai. On a tourné pendant 20 jours, en numérique, car on avait un tout petit budget. Il n’y avait que des Canadiens et moi. C’était moi l’étrangère là-dedans, comme d’habitude (elle rit). Pour en revenir à la Nouvelle vague, c’était une grande chance. La Nouvelle vague m’a tout appris. J’étais la petite de la bande, car j’étais la plus jeune, alors j’écoutais et j’apprenais. Je les admirais, aussi. Il y avait Jean-Luc [Godard], jacques Rivette, François Truffaut… même Polanski à un moment donné ! Et puis bien sûr ceux des cahiers du cinéma. C’était une vraie bande de copains.

EN : Et La religieuse, quel souvenir gardez-vous de ce film ?

AK : J’ai d’abord joué la pièce au théâtre, avec une mise en scène de Jacques [Rivette]. Ca aussi c’était un cadeau extraordinaire, avec le magnifique texte de Diderot ! Que du bonheur… J’ai même commencé à parler comme Suzanne Simonuin dans la réalité ! Au théâtre tout s’est bien passé, les gens pleuraient à la fin… Et puis on a tourné le film en Avignon, dans un monastère. Quand le tournage a été terminé, tout à coup, ça a fait scandale. Tous les jours dans les journaux. On n’a pas compris… On a accusé le film de parler d’homosexualité, de lesbianisme… Moi je n’avais jamais pensé au film comme ça, en plus il ne se passe jamais rien à l’écran ! Suzanne, elle veut juste être libre. Et ça a tellement choqué tout le monde ! Alors que Jacques Rivette, c’est quelqu’un de tellement pur, pas du tout pervers, si honnête et sensible ! Pour moi, en tout cas, ce fut un véritable plaisir de comédienne.

EN : Revoyez-vous parfois certains de ces films ?

AK : Je ne suis pas du style à regarder mes films à la maison. Mais l’autre fois ils m’ont forcé à revoir Shéhérazade. A Besançon, j’ai revu Anna aussi, la comédie musicale. C’était vraiment charmant ! Un film incroyablement moderne ! Ca aussi, c’était un cadeau.

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