Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 22



Quatre ans après son film hommage à la nouvelle vague, Visage, qui réunissait Lætitia Casta, Jean-Pierre Léaud et son acteur fétiche Lee Kang-Sheng, le cinéaste taïwanais Tsai Ming-Liang revient avec Les chiens errants, une œuvre envoûtante et radicale pensée comme une succession de plans quasi fixes qui tentent de saisir le passage du temps. Un film exigeant qui se détache presque entièrement de toute narration pour aller vers un langage à la fois instinctif et sensoriel, et qui a valu au cinéaste le Grand prix de la dernière Mostra de Venise. Egalement honoré au Festival de cinéma asiatique de Deauville, où une rétrospective de ses films était organisée, Tsai Ming-Liang ne semble pas avoir perdu son sens de l’humour face à ce déluge d’éloges. Il parle avec légèreté de son nouveau film, de sa méthode de travail, et de cinéma en général, égratignant au passage certains tics de ses contemporains.
EN : Quel rôle a joué l’acteur Lee Kang-sheng dans votre désir de faire ce nouveau film, Les chiens errants ?





Tsai Ming Liang : Il n’y a aucune raison, mais c’est une évidence de travailler avec lui. Je ne fais jamais de films sans lui mais je ne sais pas pourquoi. Et si je continue à faire des films aujourd’hui, c’est que je travaille avec lui. Il a fait sa première apparition dans une de mes premières réalisations, c’était pour la télévision. Il a une technique d’interprétation, une présence très différente de tous les autres acteurs. J’ai vu beaucoup de pièces à Taïwan, mais quand je l’ai rencontré, quand je l’ai vu sur scène pour la première fois, il y avait deux solutions : soit l’ignorer, soit s’interroger à nouveau sur le fondamental de ce qu’est le jeu d’acteur. En 2011, le théâtre national de Taïwan m’a invité à faire une mise en scène. Donc j’ai créé un one man show avec Lee Kang-sheng. Il y a une scène où je lui ai demandé de marcher de ce mur à à peu près la distance où se trouve la chaise, là [soit quelques mètres]. Je lui ai dit "il faut que tu te déplaces avec beaucoup de difficultés. Très lentement." J’ai regardé l’horloge accrochée dans la salle de répétition : il a marché et cela a pris 17 minutes. Et pendant la représentation, il a pris 25 minutes. Moi, j’étais bouleversé. Ca fait 20 ans que j’attends ce moment, de pouvoir faire ça. Je pense que c’est un acteur qui mérite d’être suivi de cette manière. De cette expérience de marche, j’ai développé une série de vidéos qui s’appelle "La marche" (Walker). Et donc, pendant Les chiens errants, les gros plans sur lui sont les plus importants. Le reste du film n’est que de la technique. Ce que je voulais montrer, ce sont ces plans sur son visage. Quand on filme de si près, il y a un problème de focus. L’acteur peut très peu bouger. Cela lui pose beaucoup de difficultés au niveau de la nuque, et cela se voit sur les gros plans qu’il souffre. Ca c’était intéressant. Dans un sens, c’est lui qui a conduit mon cinéma dans cette direction.

On a l’impression que ce sont presque des signes extérieurs qui ont mené à la création du film : la marche de Lee Kang-sheng, les lieux réels qui sont au centre du film, la fresque murale découverte par hasard…

TML : C’est ma méthode de travail. Au début, je ne sais jamais quel type de décor on va trouver mais je sais où j’irai pour les trouver. Tous les éléments existent bien dans ce monde. Il faut prendre le temps de les trouver. Par exemple, pour moi, le travail de recherche de décor est plus important que l’écriture du scénario. Je crois que c’est l’élément le plus important de mon film. Le scénario n’est que le résumé de nos intentions. Le décor m’emmène plus loin dans cette direction. Il enrichit cette expression. Je cherchais des ruines et je suis tombé sur ce tableau, cette fresque. Je ne connais pas ce peintre. Et ce tableau à son tour ne savait pas qu’il allait apparaître dans un film. Il a modifié le scénario. En fait, dans le scénario, cette dernière séquence était une scène très dramatique avec beaucoup d’action. Avec la présence de ce tableau, je l’ai complètement modifiée : c’est devenu une scène muette avec très peu de déplacements. En fait, le cinéaste n’est pas Dieu, au sens de créateur tout puissant. Nous sommes des observateurs.

EN : C’est comme si vous étiez le premier spectateur de vos films. Vous transcrivez ensuite en images ce que vous avez vu pour le partager.

TML : Oui, c’est ça ! Dès que j’ai un ressenti par rapport à une situation ou une scène, j’ai envie de le transmettre au public. Je crois fermement que ce qui m’a touché, touchera les autres.

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