Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 22



Diego Lerman, révélé il y a plus de dix ans avec Tan de repente, appartient à la nouvelle vague argentine qui a émergé aux cours des années 2000. Résident de la ciné-fondation, puis sélectionné à Venise et Cannes, il confirme à chaque film son talent de metteur en scène et de fin observateur de la société argentine.

En 2014, il est de retour à la Quinzaine des Réalisateurs cannoises avec son nouveau long métrage, Refugiado qui aborde la question ô combien sensible des violences conjugales. Avec une pudeur et une rigueur saisissantes, il raconte à hauteur d’enfant le long calvaire d’une femme transformée en fugitive pour échapper à son compagnon maltraitant.

Ecran Noir : Comment est né Refugiado ?





Diego Lerman : Je dis toujours que ce n’est pas un film que j’ai voulu faire, mais que d’une certaine manière, c’est un film que j’ai rencontré. Un jour, je vais à mon bureau, à la maison de production, et là, quasiment à la porte, il y a des policiers, des journalistes, du sang par terre… Je demande ce qui s’est passé, et on me raconte qu’un homme, déguisé en vieil homme, vient de tirer sur la mère de ses enfants alors qu’elle les amenait à l’école. Ca a été un choc. A partir de là, j’ai commencé à réfléchir sur cette question. On rencontre fréquemment des cas similaires, mais là j’y avais été confronté dans mon quotidien, dans la rue où se trouve mon bureau ! Cette femme avait reçu huit balles. C’est une affaire qui a fait beaucoup de bruit. Miraculeusement, elle a survécu. Il y a eu un jugement, l’homme a été condamné à 14 années de prison et il est mort en détention l’an passé. Suite à tout cela, j’ai commencé à faire des recherches qui ont duré plus d’une année. J’ai rencontré des femmes qui avaient été confrontées à ce genre de situations, qui avaient vécu dans des refuges. Elles m’ont livré des témoignages qui ont été extrêmement difficiles, poignants. J’ai visité aussi certains de ces refuges. J’ai commencé à travailler sur un scénario et là, l’idée de la violence domestique s’est croisée avec l’idée de l’enfance et avec ce caractère d’éponge qu’ont les enfants. Au bout d’un certain temps, je me suis rendu compte que j’avais envie de raconter cette histoire du point de vue de l’enfant. Après, le travail a été très classique : écriture, recherche de financement. Mais comme il avait ceci de particulier d’être toujours centré sur l’enfant, il a demandé un travail de casting assez énorme, jusqu'à ce que je rencontre Sebastián Molinaro qui joue Mattias.

EN : Quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées, d’un point de vue cinématographiques, notamment dans la manière d’aborder un sujet aussi sensible, mais aussi d’un point de vue pratique, en tant qu’homme qui s’intéresse à une question encore taboue ?

DL : C’est vrai, c’est un tabou social. Je trouve qu’il y a de plus en plus de cas de violences et ce sont des cas de plus en plus incroyables. La semaine passée, un homme a tué son ex-compagne, qui était prof de jardinage, devant les enfants auxquels elle faisait classe. Il n’y a pas de limite à l’horreur. Je n’ai pas abordé la question en tant qu’homme mais en tant qu’être humain. Je me suis bien sûr rapproché d’une ONG qui avait des ramifications sur l’ensemble de l’Argentine. Ils m’ont permis de rencontrer des femmes qui avaient subit des maltraitances et elles m’ont permis de comprendre d’une certaine manière comment elles ont pu supporter tant de violences sans partir. J’ai établi une véritable relation de confiance avec elles. Il y a eu un travail de terrain vraiment important mais c’était nécessaire pour réussir à comprendre le comportement de ces psychopathes, comprendre également comment ça se passe pour les enfants qui généralement sont au milieu, comment les femmes sont souvent dans une dépendance économique qui font qu’elles sont coincées là… Je crois que c’est ça qui m’a amené à une prise de décision extrêmement précise en matière de travail. C’est-à-dire comment on pouvait parler de toute cette violence sans la montrer. En tant que cinéaste, ça m’a fait travailler la question du hors-champ. Car en fin de compte il y a très peu de violence montrée à l’image.

EN : Comment avez-vous travaillé sur la dimension esthétique et formelle du film, qui accompagne pas à pas la progression de l’intrigue ?

DL : Ce projet m’a fait prendre un certain nombre de décisions importantes d’un point de vue cinématographique. D'abord, j’ai décidé de filmer de manière chronologique, ce qui ne se fait pas généralement. Mais j’avais envie qu’on soit vraiment sur quelque chose qui correspondait à une logique de l’enfant, et donc à la logique du regard que je voulais donner au film. Je voulais qu’on soit prêt à faire face à l’imprévisible quel qu’il soit. Du coup cette idée a été présente dans le scénario et dès l’écriture. Le scénario était écrit mais je voulais que les gens qui étaient impliqués dans le projet soient également dans cette logique-là. Donc le scénario que je leur ai donné n’avait pas de fin. Non pas parce que je ne savais pas comment terminer, mais parce que je voulais que chaque personne engagée sur le projet accepte de s’impliquer dans cette logique-là. C’était assez rigolo car quand j’envoyais le scénario, les gens me disaient « il y a un problème, il manque les dernières pages ». Donc je leur expliquais que pas du tout, et que je finirais le scénario sur le tournage.
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