[20 ans de festival] Cannes 2016 : 2014-2015 – Désaccords hiérarchiques

Posté par vincy, le 22 mai 2016

Les deux dernières années, nous avons manifesté notre désaccord profond avec les choix du jury. Ce ne sera ni la première ni la dernière fois, mais généralement, ça s'alterne. L'enchaînement nous contrarie.

En 2014, Mommy de Xavier Dolan, Mr Turner de Mike Leigh, Les nouveaux sauvages de Damián Szifron, Timbuktu d'Abderrahmane Sissako et surtout Still the Water de Naomi Kawase restent parmi nos grands ou beaux souvenirs de spectateurs. Et pourtant, nous n'avons pas toujours défendu le cinéma de Kawase, mais là elle nous avait mis à terre, et en pleurs. Ignorée par le jury. Alors, certes, Mr. Turner et Mommy ont été au palmarès mais, pour le reste, on a vite compris que le jury de Jane Campion était adepte de films froids et grandiloquents à l'instar de cette tragédie shakespearienne boursoufflée (Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan) ou de cette fable naturaliste sans émotion (Les Merveilles d'Alice Rohrwacher).

C'est tout le problème que l'on vit à Cannes. Quels films défendre? Un cinéma pas forcément facile à aborder au nom du droit à exister ou un cinéma d'auteur qui peut devenir aussi populaire.

C'est souvent sur ce déséquilibre que nos avis divergent. Même si parfois, le formalisme pure, l'innovation de la narration (Oncle Boonmee par exemple) nous séduisent.

L'an dernier, cependant, nous n'avons pas mieux compris les choix du jury des frères Coen. Dheepan, sérieusement, Palme d'or, ça nous a fait presque rire. Le plus mauvais film de Jacques Audiard supplante Carol et son émotion tendue, Le fils de Saul (certes Grand prix) et son audace formelle (en plus de son sujet saisissant), The Assassin (certes prix de la mise en scène), plus beau film de la décennie, Au-delà des montagnes, qui en dit davantage sur notre monde que le parcours nihiliste du personnage de chez Audiard, The Lobster, portrait jouissif d'une société qui impose sa manière de vie avec des raisonnements binaires...

Il est trop tôt pour savoir ce qu'on retiendra réellement de ces deux éditions. Mais, au-delà des désaccord avec le jury, on sait qu'il y a peu de désaccords avec la sélection. Depuis 20 ans, on constate qu'à la fin de chaque année, parmi nos dix, quinze films préférés, une grande partie était à Cannes. Et c'est pour cela qu'on y revient chaque mois de mai. En mai, on voit ce qui nous plaît.

[20 ans de festival] Cannes 2016 : 2013 – déferlement de cinéma sensuel et hypnotique

Posté par MpM, le 21 mai 2016

On s’en souvient bien, de cette édition 2013, parce qu’elle avait très mal commencé. Des films moyens, des sensations mitigées. "Mauvaise année" déclaraient déjà les festivaliers défaitistes. Il faut reconnaître que les films attendus comme c’est parfois le cas, faisaient pschiiiit les uns après les autres : Jeune et jolie de François Ozon, Le passé d'Asghar Farhadi, Jimmy P. d'Arnaud Desplechin, The immigrant de James Gray, Tel père, tel fils de Kore-Eda Hirokazu…

Mais au fond, peut-être était-ce pour mieux nous submerger d’œuvres fortes et puissantes car on est finalement reparti de Cannes cette année-là avec une impression de dynamisme exceptionnel, presque KO devant la diversité et la qualité des propositions. Des films qui non seulement allaient marquer l'année cinématographique, mais aussi leur époque. A commencer par La vie d'Adèle d'Abdellatif Kéchiche, très sensible histoire d'amour lesbienne qui fait chavirer le jury de Steven Spielberg. On y retrouve condensé, et dans une forme enfin captivante, tout le cinéma du réalisateur, de l'observation sociale à la mise en scène clinique, en passant par le portrait fulgurant d'une génération.

En parallèle, Alain Guiraudie présente en section Un certain regard un film qui restera pour toujours dans les esprits comme le pendant masculin de La vie d'Adèle, L'inconnu du lac, polar ironique et sombre sur fond de communauté homosexuelle naturiste. C'est le triomphe d'un cinéma sensuel, libéré et non normatif qui prend pour acquis les avancées de la société, et valide la loi sur le mariage pour tous qui vient d'être votée dans le plus grand chaos. On se souvient d'ailleurs que l'affiche de L'inconnu du lac sera censurée à Versailles et Saint-Cloud tandis que la tristement célèbre association promouvoir s'en prendra elle au visa de censure de La vie d'Adèle (interdit aux moins de 12 ans).

Il y a aussi une histoire d'amour hors normes et ô combien sensuelle dans le dernier opus de Jim Jarmusch, Only lovers left alive, qui met en scène deux vampires esthètes et centenaires traînant leur spleen dans notre monde obscurantiste. Une fable ultra chic et terriblement romantique qui illumine la compétition et repart injustement bredouille. Même chose pour La grande Bellezza de Paolo Sorrentino, autre hymne à la vie et à la beauté, qui ne séduit pas le jury, mais nous laisse hypnotisés et ravis, sous son charme brillant et ironique, magnifié par une mise en scène tourbillonnante.

On aime aussi l'univers romanesque et tragique de Michael Kohlhaas d'Arnaud des Pallières, perpétuelle recherche de vérité où tout est affaire de justice et de pardon ; le très explosif Touch of sin de Jia Zhang-ke qui livre des relations sociales en Chine une vision au vitriol ; l'épopée loufoque et touchante de Nebraska d'Alexander Payne ; le film noir inondé de rouge, à la beauté vénéneuse, d'Only God forgives de Nicolas Winding Refn... ou encore Inside Llewyn Davis, nouvelle comédie farfelue, absurde et facétieuse des frères Coen.

Peut-être la plus belle édition de notre (courte) histoire de festivaliers, qui rappelle à la fois pourquoi on aime inconditionnellement le cinéma, et pourquoi Cannes restera toujours notre festival de cœur.

[20 ans de festival] Cannes 2016 : 2011 – Radicalité et esthétisme

Posté par vincy, le 20 mai 2016

Alors bien sûr, en 2011, il y a Dominique Strauss-Kahn. Une pipe forcée dans un hôtel avale toute l'actualité. Et puis après c'est Lars von Trier qui fait des siennes avec un point Godwin qui l'éjectera de la Croisette. En 2011, on a, pour la première fois, été rattrapé par le reste du monde. D'habitude, nous sommes dans notre bulle cannoise, coupés des informations, indifférents aux affres de la planète. Tout n'est que cinéma.

Cette année là, l'info en continu ne parlait pas de 7e art, même sur la Croisette. On dissertait sur un patron du FMI déchu et un cinéaste palmé dépressif.

Pourtant, on a vu de beaux films. L'Apollonide : Souvenirs de la maison close, Polisse, La piel que habito, Pater, We Need to Talk About Kevin, Habemus Papam et notre chouchou Le Havre. On se souvient alors des putes sublimées de Bonello, de Joey Starr dansant et pleurant, de la noirceur ambivalente d'Almodovar, de Vincent Lindon au naturel, du visage effaré de Tilda Swinton, l'errance amusante de Michel Piccoli et de ce film humaniste de Kaurismäki. C'est aussi là que commencera le destin incroyable de The Artist, ajouté à la compétition en dernière minute.

Le jury a préféré la radicalité d'Il était une fois en Anatolie, la luminosité du Gamin au vélo, et l'esthétisme de The Tree of Life. Ceylan, Dardenne, Malick. Un cinéma d'auteur pointu, où l'humain est piégé par ses émotions, ses sentiments, son conditionnement. Les trois films ont divisé, certains les adorant, d'autres les trouvant un peu trop évidents, déjà vus.

Un seul film finalement fera l'unanimité. Etrangement, il réconcilie tout le monde: les amateurs de genre et les nostalgiques du film noir, les esprits radicaux qui louent son aspect sans concession et les esthètes qui saluent son image, sa musique, son style. En 2011, il y avait DSK, LVT et Ryan Gosling dans Drive.

[20 ans de festival] Cannes 2016 : 2010 – Année mineure et féérie thaïlandaise

Posté par MpM, le 19 mai 2016

Dans une édition mineure où même les plus grands déçoivent (Ken Loach, Bertrand Tavernier, Nikita Mikhalkov, Abbas Kiarostami, Takeshi Kitano…), le grand bonheur cinématographique est venu du côté d’un film OVNI, envoûtant et mystérieux, fantastique et poétique, romantique et mystique, mêlant fantômes, vies antérieures et singes aux yeux rouges errant dans la nuit pleine de promesses. C‘est le coup de cœur d’Ecran Noir et, une fois n’est pas coutume, du grand jury présidé par Tim Burton.

Oncle Bonme d’Apichatpong Weerasethakul, puisque c’est bien de lui qu’il s’agit, offre ainsi la première Palme à la Thaïlande et plonge les spectateurs peu familiers avec l’univers du cinéaste-conteur dans des abîmes de perplexité, mais aussi de félicité et de rêverie. Cela faisait longtemps, peut-être depuis Pulp Fiction, qu’une Palme d’or n’avait eu autant d’audace et d’élégance mêlées.

On en oublierait presque les autres beaux films découverts en parallèle, à commencer par l’humaniste Des hommes et des Dieux de Xavier Beauvois, hymne à la tolérance et à la fraternité qui part d’un fait divers bien connu pour lancer une captivante réflexion sur la résistance à l’oppression et l’amitié entre les peuples. Dans un autre style, on est séduit par la mise en scène précise et pleine d’aisance de Mon bonheur de Sergei Loznitsa et emporté par la bonne humeur communicative des danseuses de Tournée de Mathieu Amalric. Sans oublier les surprises les plus durables, venues comme c’est de plus en plus souvent le cas de la section Un certain regard : Les amours imaginaires de Xavier Dolan qui fait exploser le talent multiple du cinéaste, Ha ha ha, bon cru du facétieux Hong Sang-soo, ou encore Simon Werner a disparu qui révèle Fabrice Gobert.

Pourtant, c’est comme si seul le conte spirituel d’Apichatpong Weerasethakul avait su réellement imprimer nos rétines cette année-là, et, au fond, c’est son souvenir qui recouvre tout le reste.

[20 ans de festival] Cannes 2016 : 2009 – 2012 – Michael Haneke couvert d’or

Posté par MpM, le 18 mai 2016

A trois année d’intervalle, ce sont deux Palmes d’or que s’offre le cinéaste autrichien Michael Haneke, déjà Grand prix en 2001 avec La pianiste et prix de la Mise en scène en 2005 avec Caché. Curieusement, pourtant, ces deux récompenses prestigieuses n’ont au vu des deux éditions pas du tout le même sens.

En 2009, Le ruban blanc fait un peu l’effet du film compromis qui met le jury d’accord face à une sélection pas enthousiasmante. Non pas qu’il soit raté, c’est au contraire une œuvre glaçante montrant un monde en décomposition sur le point d’imploser avec l’arrivée de la première guerre mondiale, et terreau fertile de l’avènement du nazisme. Mais sa froideur esthétique, son absence de concession scénaristique, et même son sujet n’en font pas d’emblée le favori de la compétition.

Face à lui, Jacques Audiard propose avec Un prophète un autre style d’esthétisme, avec au fond la même froideur de ton. Le film a ses défenseurs (le cinéaste lui-même semble ne s’être toujours pas remis de ne pas avoir eu la Palme cette année-là, comme si elle lui était due…), mais ne parvient pas à s’imposer avec évidence. Il repartira quand même avec le Grand Prix.

De toute façon, c’est l’année des déceptions : Alain Resnais nous perd avec ses Herbes folles trop abstraites, Quentin Tarantino (Inglorious basterds) est un cran en dessous de ce que l’on attendait, Lars von Trier (Antichrist) bascule dans le ridicule en voulant se lancer dans une énième expérience radicale, Park Chan-wook trébuche dans le grand guignol boursoufflé avec son film de vampire christique (Thirst)…

Ce sont finalement deux comédies qui sauvent cette 62e édition de la routine : Looking for Eric, la merveilleuse fable sociale de Ken Loach, avec un Eric Cantona formidable en coach personnel azimuté, et Taking Woodstock d’Ang Lee, feel good movie coloré, libre et joyeux sur une époque où tout semblait possible. Mais comme il est de tradition à Cannes, la comédie est un "genre mineur" qui ne mérite pas d’être récompensé.

En 2012, l’enthousiasme est revenu, avec des films potentiellement populaires, des œuvres audacieuses marquantes et des histoires singulières, loin de tout formatage. Amour de Michael Haneke fait très vite figure de favori, proposant un regard universel et lumineux sur la vie. Le cinéma plutôt froid du réalisateur se teinte d’une sensibilité nouvelle et attachante, et son duo d’acteurs emporte tout. Nouvelle Palme presque évidente, donc, face à des concurrents qui avaient pourtant mis la barre très haut.

Cette 65e édition cannoise aligne en effet les films forts et les propositions esthétiques audacieuses : La chasse de Thomas Vinterberg, Holy motors de Denis Lavant, Moonrise kingdom de Wes Anderson, Dans la brume de Sergei Loznitsa, Mud de Jeff Nichols, Cogan, la mort en douce d’Andrew Dominik, La part des anges de Ken Loach, Sur la route de Walter Salles… Le tout en une dizaine de jours. Qui dit mieux ? Cette année-là, le jury cannois aurait presque pu palmer la moitié des films en compétition. S’il a choisi Michael Haneke, ce n’était cette fois ni par compromis, ni pour saluer sa carrière. Mais bien parce qu’il était le meilleur à ses yeux.

[20 ans de festival] Cannes 2016 : 2008 – Palme in extremis

Posté par MpM, le 17 mai 2016

Il aura fallu attendre le dernier samedi du festival, lors de cette ultime séance de 8h30 qui en fin de festival commence à faire mal aux yeux et à la tête, pour découvrir enfin l’indiscutable pépite de cette édition 2008. Presque miraculeusement, Entre les murs de Laurent Cantet met tout le monde d’accord, à commencer par le jury présidé par Sean Penn et notre rédaction, qui tous saluent "un film engagé intelligent et fort" à la portée éminemment universelle.

Avec un mélange réussi d’humour et d’émotion, le réalisateur fait de la salle de classe un formidable révélateur des maux et des enjeux de nos sociétés contemporaines, où se posent en permanence des questions existentielles fondamentales liées à la quête de soi et au vivre ensemble. Le portrait drôle, grave, intelligent et  percutant à la fois d’une classe de collège filmée dans son intimité et dans ses inimités.

Un "choc" qui balaye in extremis ses concurrents, du plutôt prétentieux Gomorra (grand prix tout de même, hélas) à l’ésotérique Les trois singes (prix de la mise en scène) en passant par le énième Dardenne mou (Le silence de Lorna, prix du scénario) et le classique Echange de Clint Eastwood (prix spécial). On retiendra malgré tout le très réussi Conte de Noël d’Arnaud Desplechin, la fresque historique Che de Soderbergh, le documentaire animé Valse avec Bashir d’Ari Folman, le détonnant Serbis de brillante Mendoza…

Et, surtout, on est bluffé par l’impressionnant Il divo qui confirme le talent de metteur en scène de Paolo Sorrentino, et à qui on aurait bien donné un grand prix tant il réinvente le film noir politique. Son complice Toni Servillo excelle en "inoxydable" homme politique retors et brillant. Une leçon d’histoire, de politique et de cinéma à la fois. Finalement, 2008 n’est pas une si mauvaise année. D’autant qu’elle voit également les débuts du réalisateur Steve MacQueen, caméra d’or avec Hunger.

[20 ans de festival] Cannes 2016 : 2007 – Le souffle de l’Est

Posté par vincy, le 16 mai 2016

2007 est une histoire d'Orient. L'Occident a laissé de marbre jury et festivaliers. Bien sûr certains se sont extasiés devant le mexicain Lumière silencieuse, l'américain La nuit nous appartient, le Coen du moment, No Country for Old Men, futur oscarisé, et même Zodiac de David Fincher. L'Amérique du nord avait de bonnes munitions. Mais, incontestablement d'Europe centrale à la Corée du sud, le cinéma soufflait de l'Est. Imports signés Alexandre Sokourov, Andreï Zviaguintsev, Kim Ki-duk, Ulrich Seidl, Fatih Akin, qui fait le lien entre les deux côtés, le rare Béla Tarr, Lee Chang-dong, Naomi Kawase... Un seul échoue à nous séduire, Wong Kar-wai, mais sans doute aussi parce qu'il a raté son raod trip occidental.

D'Israël, du Liban, des Philippines ou de Thaïlande, le cinéma nous invite aux voyages à travers des films souvent audacieux, stylisés, parfois abrupts, quelque fois envoûtants. Deux films se détacheront : un roumain, consacrant la grande forme de ce "petit" cinéma avec une Palme pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu (notons que California Dreamin' de Cristian Nemescu reçoit le Prix Un certain regard cette année là). Et un franco-iranien (mais plus iranien que français), qui sacralise le dessin animé avec Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, prix du jury et succès mondial. Histoires de femmes qui doivent se confronter à des sociétés, des systèmes qui ne leur font aucun cadeau, et surtout pas celui de la liberté. L'un est une immersion sombre et terne, l'autre un chant d'amour rock n' roll en noir et blanc.

En 2007, on chantait d'ailleurs beaucoup: les chansons d'amour de Christophe Honoré, Caramel de Nadine Labaki, La Visite de la fanfare d'Eran Kolirin... et dans les soirées on se trémoussait sur Relax take it easy, Divine idylle, Umbrella, Love is Gone. Des airs festifs qui contrastaient avec des films plutôt pessimistes, annonciateurs de la crise des subprimes à venir. Manière de retarder la fin d'un monde ou de relâcher la pression après avoir vu de grands films parfois éprouvants...

[20 ans de festival] Cannes 2016 : 2004 – le polar coréen à coups de marteau

Posté par MpM, le 14 mai 2016

Si on ne devait retenir qu’une image de ce festival 2004, c’est probablement celle d’un Coréen hirsute et en colère brandissant un marteau, prêt à briser les dents de son adversaire, qui nous viendrait à l’esprit. Jusque-là connu principalement des amateurs de cinéma asiatique, Park Chan-Wook fait une entrée fracassante dans le panthéon cannois avec son inégalé Old boy, et révèle à la face de festivaliers plutôt médusés la force de son cinéma élégant, violent et tourmenté. Du pain béni pour Quentin Tarantino, président du jury, qui rêve (tout comme nous) de couronner d’or ce polar terrible et traumatique.

Mais il n’est pas seul à décider, et ce sera finalement l’un des autres chocs de la compétition (quoi que dans un genre totalement différent), Fahrenheit 9/11 de Michael Moore, qui repartira avec la Palme. Dans ce documentaire à charge, le trublion du cinéma américain vilipende l’Amérique de Bush dont il démonte un à un tous les travers. C’est à la fois édifiant et foisonnant, révoltant et angoissant. A quelques mois d’une nouvelle élection présidentielle aux Etats-Unis, le choix du jury est évidemment éminemment politique, produit secret de l’urgence de la situation et de la pression de l’actualité.

Mais cette Palme intervient de toute façon dans une édition en demi-teinte, entre l’inachevé 2046 (Wong kar-wai) qui empêche la magie d’agir, l’assez mélo Nobody knows (Hirokazu Kore-Eda) qui fait pleurer sur le tapis rouge, le très mélo Clean (Olivier Assayas) qui en fait des tonnes tandis que le trop sage Comme une image (Agnès Jaoui) laisse le festivalier sur sa faim.

Heureusement, on vibre devant Innocence de Mamoru Oshii, l’un des choix les plus audacieux de la période, esthétiquement comme philosophiquement, et on rit toujours devant Shrek 2 qui n’en finit plus de se moquer d’Hollywood. Les deux films sont également boudés par le jury comme c’est presque toujours le cas pour l’animation. Pas assez sérieux, peut-être ? On ne le sait pas encore, mais c’est pourtant la fin d’une époque plutôt faste pour ce style cinématographique qui ne reviendra en course pour la Palme d'or qu’en 2007 (Persépolis) et 2008 (Valse avec Bashir), avant d’être reléguée hors compétition depuis lors.

[20 ans de festival] Cannes 2016 : 2001-2002-2003 – L’entrée dans le 3e millénaire

Posté par MpM, le 13 mai 2016

En 2001, Cannes entre de plein pied dans le 3e millénaire avec une Palme d’or couronnant un cinéaste italien habitué de la Croisette, et célébrant à travers lui la diversité d’un cinéma résolument européen. Aux côtés de Nanni Moretti et de sa Chambre du fils, on aime les mystères vertigineux de Mulholland drive de David Lynch et le visage hypnotique de Shu Qi sur fond de musique techno dans Millenium mambo de Hou Hsiao-Hsien, on rit devant Shrek qui dynamite avec bonheur les contes de notre enfance, et on frémit devant le drame intime de La pianiste, peut-être le film le plus abordable de Michael Haneke jusque-là.

Cette année-là, l’Asie semble une nouvelle fois omniprésente et incontournable, et le cinéma français en grande forme, ce que viendra confirmer la Palme d’or de Roman Polanski dès l’année suivante (même si Le pianiste est plus souvent considéré comme polonais). L’Europe est décidément en forme et occupe à nouveau le palmarès 2002 : L’homme sans passé de Kaurismaki, Sweet sixteen de Ken Loach, Le fils des frères Dardenne… C’est une belle année pour la sélection officielle qui fait le grand écart entre des films aussi différents qu’Irréversible de Gaspard Noé et Bowling for Columbine de Michael Moore, 24h party people de Michael Winterbottom et Le principe de l’incertitude de Manoel de Oliveira. C’est une époque où la compétition semble ouverte à tous les types de cinéma, documentaire, animation et films de genre.

En 2003, les festivaliers ont bien du mal à sécher leurs larmes devant le mélo magnifique et drôle de Denys Arcand, Les invasions barbares, alors que le bizarre, le surnaturel et le hors normes envahissent les films en compétition : l’expérience éprouvante de Dogville de Lars von Trier, l’ovni Ce jour-là de Raoul Ruiz, le poignant et controversé Brown bunny de Vincent Gallo, le désespéré Jellyfish de Kyoshi Kurosawa… Le festivalier prend quelques claques et se dit que Cannes a horreur de ce qui laisse indifférent. C’est finalement Gus van Sant qui remporte la Palme d’or pour Elephant (en doublé avec le prix de mise en scène), et pour la première fois depuis le milieu des années 90, on ne peut pas penser que le jury a récompensé une carrière plutôt qu’un film. Elephant fera d’ailleurs date dans l’histoire du festival, puisqu’il a entraîné un changement de règlement. Désormais, la Palme d’or n’est plus cumulable avec un autre prix. Le début d’une nouvelle ère.

[20 ans de festival] Cannes 2016 : 2000 – Tout pour la musique

Posté par vincy, le 12 mai 2016

Pas de bug en l'an 2000. Cannes est présidé par Luc besson. Et on retient que Tigre et Dragon est hors-compétition. Il n'y avait qu'une petite salle pour la projection dédiée à la presse. Nous étions quelques dizaines à découvrir avant tout le monde ce film qui allait relancer l'art des fresques où arts martiaux, mélodrame et effets visuels donneraient le ton du cinéma asiatique des prochaines années. Tout comme l'année d'avant, dans la même salle, nous étions restés jusqu'au bout du festival pour voir Rosetta, finalement sacré Palme d'or.

Cannes c'est aussi ça, son lot de surprises. Le cinéma européen et américain est en petite forme, hormis les films de Roy Andersson et James Gray, peu de cinéastes livrent un grand film. Car en 2000, c'est bien le cinéma venu d'Asie qui domine par sa qualité. Le tableau noir de Samira Makhmalbaf, le somptueux Les Démons à ma porte de Jiang Wen, le sublime Yi Yi d'Edward Yang, disparu trop tôt, le somptueux et inoubliable Chant de la fidèle Chunhyang d'Im Kwon-taek, Un temps pour l'ivresse des chevaux de Bahman Ghobadi... Et puis le chef d'oeuvre de l'année: In the Mood for Love de Wong Kar-wai. Au delà de la beauté du film, de ses deux interprètes et de ce scénario presque abstrait, le film entête avec ses musiques. Il est présenté le dernier jour du festival et ceux qui sont restés sont ensorcelés, malgré la fatigue.

C'est pourtant une autre musique qui sera palmée. Lars von Trier présente Dancer in the Dark. Il faut se rappeler l'émotion au début de la projection de 8h30 dans le Grand Théâtre Lumière, quand durant le prologue sans images, on se laisse envahir par la musique symphonique de Björk. Les larmes coulent à la fin lorsqu'elle est conduite dans le couloir de la mort. Von Trier nous manipule avec son histoire d'injustice terrible et un personnage innocent transformé en coupable par la seule volonté des hommes. Mais il le fait avec brio et avec les chansons et la sensibilité de Björk. L'un récolte la Palme, l'autre le prix d'interprétation. Choix logique tant le film est une co-création, qui s'est d'ailleurs faite dans la douleur.

Mais a posteriori, nous n'en avons retenu que le plaisir de voir dans une même édition Björk jouer avec les sons et Maggie Cheung déambuler dans Hong Kong.