Cannes 70 : Nicolas Winding Refn, de Copenhague à la Croisette

Posté par MpM, le 15 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-64.

Si ses trois derniers films ont été sélectionnés en compétition officielle, Nicolas Winding Refn n'est pourtant pas un habitué de Cannes - ou en tout cas, il ne l'était pas avant Drive. Le Danois a en effet passé une quinzaine d'années en étant totalement ignoré de la Croisette, avant que tous les regards se tournent (brièvement) vers lui. Retour sur la carrière du cinéaste danois.

10 ans sous les radars français

Comme il l'explique dans le documentaire portant ses initiales, NWR avait le choix entre intégrer une des écoles de cinéma les plus prestigieuses du Danemark ou réaliser son premier film. Le choix a été rapide, et Refn a décidé de réaliser Pusher. On y suit caméra à l'épaule un dealer qui tente de s'en sortir : un film à petit budget, une plongée dans les bas fonds de Copenhague grâce à laquelle Refn obtiendra un succès critique unanime en France ... 10 ans après sa sortie.

Mais il n'a pas attendu d'être encensé en dehors de son pays pour continuer sa carrière, au contraire : en 1999 sort Bleeder, que nous n'avons pu découvrir qu'il y a quelques mois sur grand écran. Un récit que l'on sent autobiographique, où se mêlent amour dévorant du cinéma et attrait irrésistible pour la violence. Dans le rôle principal, une révélation qui n'avait qu'un second rôle dans Pusher : Mads Mikkelsen, qui aura l'incroyable carrière que l'on connaît quelques années plus tard. Refn lui, après ce deuxième film, quitte le Danemark, direction Los Angeles (oui, déjà !) pour y tourner Inside job avec le fameux John Turturro. Un film qu'il produit avec sa propre compagnie de production, Jan Go Star.

Mauvaise idée : ce sera un tel bide que la compagnie va déposer la clé sous la porte, et lui se retrouve endetté. Pourtant, artistiquement, le long-métrage est loin d'être un échec : il est imparfait, certes, mais nous révèle une nouvelle facette de son auteur. On avait découvert sa violence refoulée dans son premier film, ses obsessions dans le deuxième, ici un nouveau style visuel commence à s'affirmer. On quitte la caméra-épaule à la Mean Streets des deux films précédents pour se poser, ralentir un peu, plonger le protagoniste dans des couleurs de plus en plus vives, en accord avec la psyché troublé du personnage incarné par John Turturro. Un style encore balbutiant, imparfait, mais qui annonce la suite qui sera haute en couleur !

Mais après cet échec cuisant au box-office, deux commandes suivront. Avec Pusher 2 et Pusher III, Refn ne se contente cependant pas de réitérer la recette du premier. Les trois films ont des styles qui n'ont rien à voir entre eux et s'intéressent à trois hommes différents, qui ont en commun d'être plongés dans de sérieux ennuis. Dans le deuxième, c'est le personnage au départ secondaire de Tonny (Mads Mikkelsen) qui est au centre du film - et l'acteur trouve là son premier grand rôle. La paternité, thème qu'on ne retrouvera plus chez le réalisateur, est au centre du film : Tonny, fraîchement sorti de prison, essaie maladroitement de plaire à son père mafieux tout en devenant lui-même papa.

Si Mikkelsen brille, Refn est lui aussi excellent : quelques scènes mémorables préfigurent même des films qu'il ne fera que bien plus tard, comme la scène d'introduction baignée dans le rouge ou une scène de braquage magistrale. Pusher III va lui être un huis-clos et se concentrer sur la journée de Milo, chef mafieux que l'on retrouvait dans les deux opus précédents. : une journée qui commence avec une fête d'anniversaire et finit par par une éviscération. Une journée normale au pays de Refn, qui est encore à une poignée de longs-métrages du Festival ...

Le dyptique Bronson / Valhalla Rising : la confirmation


Bronson et Valhalla Rising sortent à moins d'un an d'intervalle. Le style tranche avec la trilogie Pusher : on quitte toute trace de naturalisme pour se plonger dans des atmosphères hors du temps, minutieusement cadrées.

Bronson commence ainsi par le protagoniste s'adressant à des spectateurs. Sur scène, il raconte sa vie, se travestit, s'énerve ... En fait, toute la vie de Bronson est un spectacle. Connu comme le "prisonnier le plus violent d’Angleterre", le protagoniste a passé plus de trente ans en isolement et s'est fait médiatiquement connaître outre-manche pour ses fresques, relatées dans le film. Bronson, c'est tout d'abord le premier grand rôle de Tom Hardy, qui se plonge totalement dans la peau du personnage (en témoignent ses kilos de muscles, ses mimiques ou même sa moustache en ... poils du vrai Bronson).

Pour Refn, c'est la première partie d'un diptyque en hommage à Kubrick : ici, il revisite Orange Mécanique. En effet, il développe le thème du libre-arbitre au sein d'un environnement carcéral, met en scène la violence avec grandiloquence, et présente un anti-héros s'épanouissant dans l'art. C'est aussi visuellement que le rapprochement est frappant : nombre de travellings accompagnent le protagoniste dans ses mouvements. Il faut dire qu'au niveau de la mise en scène, Refn livre encore une prestation irréprochable, jouant avec les couleurs, les ruptures de tons et des moments d'ultra-violence, le tout sublimé par une musique aux touches électro. Un résultat d'autant plus impressionnant que le film a été produit pour une somme dérisoire : 250000 $, selon des sources concordantes.Difficile d'imaginer un si petit budget ; en tout cas, le film a été bien très bien accueilli par la critique, et connut un petit succès grâce au bouche à oreille - peut-être aussi grâce à l'importance qu'a pris Tom Hardy dans le paysage cinématographique ces dernières années.

Valhalla Rising, lui, n'a pas su trouver son public, et la critique a été moins enthousiaste. Il faut dire que le long-métrage est plutôt aride, décrivant l'arrivée du christianisme dans les régions scandinaves aux IXe-Xe siècles,  puis le départ de vikings vers un nouveau monde. Un film parfois gore, avec en son centre un Mads Mikkelsen borgne et muet mais toujours aussi bon. Un film paradoxalement contemplatif et très violent (une violence sale, crasseuse), une expérience cinématographique assez unique en son genre, souvent décrite comme le "2001 du film de viking" (ce qui est certes très précis). Un film qui s'améliore à chaque vision. Dans une interview, Refn expliquait que pratiquement personne n'était venu pour la conférence de presse à la Mostra de Venise, où le film était présenté hors compétition. Son film suivant par contre sera acclamé, et en tout point opposé à celui-ci.

Drive : la consécration


Drive est paradoxalement le film le moins personnel de Refn et celui qui est souvent utilisé pour le définir. En soi, ce n'est qu'une série B réalisée à Hollywood pour un relatif petit budget (15 millions de dollars). Pourtant, le film va devenir un micro-phénomène de société lors de sa sortie, notamment grâce à sa bande originale mêlant des chansons nostalgiques façon eighties' (comme Nightcall de Kavinsky) et des morceaux de Cliff Martinez, auparavant connu pour ses nombreuses collaborations avec Steven Sodherberg. Ryan Gosling lui va faire des émules dans son rôle de cow-boy moderne et mutique - la voiture a remplacé le cheval.

Le film est présenté à Cannes en 2011, où il reçoit le prix de la mise en scène. Drive est une série B, dans dans le sens classique, positif, du terme. A partir d'un scénario plutôt simple, adapté du romancier James Sallis, Refn livre un film utilisant tous les moyens pour se renouveler dans sa mise en scène. Ce n'est pas tant les poursuites en voiture qui semblent l'intéresser (il y en a d'ailleurs très peu, bien que vraiment réussies) que la figure masculine du personnage (anonyme) de Gosling : sans attaches, sans famille, pouvant aussi bien être nonchalant que subir des accès/excès de violence.

Et si le film est beaucoup plus classique dans son approche que pouvaient l'être ses autres films, il est lui aussi fait de contrepoints : à un moment d'attente succède une course-poursuite, à un baiser une décapitation à coups de pieds. C'est peut-être cela qui a plu au jury présidé par Robert De Niro : cette tension constante, rendant le film viscéral du début à la fin. Un film certes acclamé (il fera plus d'un million et demi d'entrées en France !), qui met Refn sur le devant de la scène, mais qui devient le point de référence dans sa filmographie, alors qu'il n'en est qu'un (excellent) détour.

Only god forgives et The Neon Demon : l'incompréhension


On ne peut pas dire que Only God forgives ait eu droit au même accueil que Drive à Cannes, trois ans plus tard : le film fut hué par une partie de la salle. Ceux qui s'attendaient à une suite de Drive on dû être déçus, puisque le film lui est opposé en tous points : Ryan Gosling est un personnage miné par l'impuissance, l'action y est plus rare (mais pas les excès de violence), les événements se situent en Thaïlande et Cliff Martinez a eu pour directive ... de ne pas faire du Cliff Martinez . Pour autant, Only god forgives est dans la droite lignée des autres films de Refn. Tout comme Valhalla Rising, il s'agit d'une expérience cinématographique avant tout, aux couleurs sublimes et aux cadres plus "kubrickiens" que jamais. Reprocher au film la finesse de son scénario serait aussi absurde que de faire le même reproche à Mad Max Fury Road : les deux films ont été fait pour être ressentis plus que réfléchis.

The Neon Demon a été encore plus loin dans la visée d'une expérience. Utilisant les codes de la mode pour en critiquer le système, Refn livre un film hypnotique, fascinant, esthétiquement plus poussé qu'aucun autre de ses long-métrages. Nous l'avons adoré (comme vous pouvez le lire ici et là), mais le film a été un échec commercial (en France, 150 000 entrées, soit 3 fois moins que Only God Forgives et 10 fois moins que Drive ; dans le monde, moins de 3 millions de dollars de recette pour un budget de 7 millions).

A Cannes, sans être hué, il n'a reçu aucun prix, à l'instar des films les plus intéressants de la compétition. Grâce à Cannes, Nicolas Winding Refn est tout de même devenu une personnalité connue, voire reconnue, dans le monde du cinéma. Il s'amuse d'ailleurs à jouer de son image, comme le prouvent ses initiales apposées dès les premières secondes du générique de The Neon Demon. NWR : désormais, un label, apposé sur des livres (L'art du regard), sur des documentaires sur lui-même ou sur des restaurations (récemment, La Planète des vampires de Mario Bava). Critiqué pour son ego, Refn ne fait pas l'unanimité mais il en est le premier ravi.

Pour le citer : "tu sais que tu as fait un grand film quand la moitié ont aimé, et l'autre détesté". Je n'aurais pas dit mieux !

Edito: Jours de l’espoir perdu

Posté par redaction, le 15 mars 2017

Il y aurait de quoi désespéré avec cette actualité! Allez c'est bientôt le printemps, dans un mois les films cannois seront connus. Et cette semaine quatre grands films sortent sur les écrans. Inégalement sans doute.

Mais leurs différences et leurs qualités méritent de se détourner des comédies françaises un peu faciles dont le pitch a été pioché dans les magazines féminins et des blockbusters américains où les effets visuels impressionnent plus que le récit.

Chacun à leur manière, James Gray, Aki Kaurismäki, Jérôme Reybaud et Julia Ducournau racontent une quête de soi. L'idée de trouver ou/et retrouver la part humaine et la part de paix qui se sont enfouies sous notre animalité et sous notre folie.

Dans son entretien avec Ecran Noir, l'acteur Sherwan Haji regrette que les médias ne fassent pas plus de place à l'amour et à la solidarité. On pourrait ajouter à la culture et aux progrès de la science. Cela peut d'ailleurs expliquer le succès de films comme Demain ou Intouchables.

Que ce soit l'obsessionnelle découverte d'un monde inconnu dans The Lost City of Z, la bienveillance par rapport à l'étranger dans L'autre côté de l'espoir, la rencontre curieuse des autres dans Jours de France ou la difficile acceptation d'être autre dans Grave, les films montrent que c'est en allant par-delà nos peurs - qui ne doivent pas guider notre avenir comme le rappelle le personnage de Sienna Miller dans le James Gray - qu'on peut se construire, s'enrichir et s'épanouir.

Alors que nous baignons dans un torrent de fake news pas filtrées, le cinéma, à travers son sens de la fiction, n'a jamais semblé aussi près de la vérité en faisant de l'humain son matériau brut, de la nature humaine son inspiration. Chaque être devient ainsi une possible porte ouverte vers un inconnu incertain, désirable et mystérieux. Tout n'est pas perdu. Rien n'est vraiment grave. Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas: il y a définitivement un autre côté à explorer et ça s'appelle l'espoir.

Netflix s’empare du dernier film inachevé d’Orson Welles

Posté par vincy, le 15 mars 2017

the other side of the wind orson welles john hustonAlors qu'Amazon affirme ses ambitions cinématographiques (Manchester by the Sea oscarisé deux fois, The Lost City of Z aujourd'hui sur les écrans et le prochain Leos Carax), Netflix vient d'acquérir les droits de The Other Side of The Wind, dernier film du réalisateur américain Orson Welles.

Tourné de manière sporadique entre 1970 et 1976, le film n'a jamais été terminé à cause d'un conflit entre le réalisateur et le financier derrière le projet, l'Iranien Mehdi Bushehri, beau-frère du Shah d'Iran. Ce n'est pas le seul film inachevé du cinéaste puisqu'on compte Don Quichotte, The Deep et Le marchand de Venise. Parfois ils ont été tournés et parfois montés, mais n'ont jamais connu de sortie en salles.

The Other Side of The Wind sera donc monté, restauré et ainsi achevé sous la supervision de l'un des producteurs de l'époque, Frank Marshall (Retour vers le futur, Indiana Jones, Jason Bourne, Sully entre autres) et avec l'aide du réalisateur, producteur et auteur polonais Filip Jan Rymsza ainsi qu'avec l'un des acteurs du film Peter Bogdanovich, engagé comme consultant.

Trois ans de négociations

Dans ce film, qui peut se voir comme un reflet autobiographique de la carrière de Welles, il avait choisi John Huston, un autre vénérable cinéaste pour incarner le personnage d'un réalisateur en perte de vitesse qui tente un retour. Le film raconte une soirée (prise par différents types de caméras selon le point de vue des invités et des paparazzis) dans la villa de Jake Hannaford, cinéaste non conformiste, à la veille de sa mort.

Le montage respecterale scénario écrit par Orson Welles et la Croate Oja Kodar, qui était également à l'affiche du film. Celle-ci était la dernière compagne du réalisateur. Malgré une levée de fonds importante il y a deux ans (un peu plus de 400000$, cinq fois que ce qu'il fallait), l'héritière a refusé de se séparer des négatifs du film, un temps stockés à Paris (lire aussi notre article du 11 novembre 2014).

Le gros chèque (enfin " la passion et la persévérance" selon le communiqué) de Netflix aura eu raison d'elle. Et désormais les bobines ont migré à Los Angeles. "C'est un travail de passion et un cadeau en héritage de l'un des plus grands réalisateurs de l'histoire" a sobrement expliqué le directeur des contenus de la plateforme mondiale Ted Sarandos.